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Traces de lumière du 09 Janvier 2018 : Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet est  considéré comme un des plus grands poètes suisses, et français, du XX e siècle. 
Né à Moudon en 1925, en Suisse (canton de Vaud), Jaccottet vit à Grignan, un village dans le Drôme, avec sa femme depuis 1954. En 1941, il fait une rencontre capitale avec Gustave Roud, qui lui fait découvrir Novalis et Hölderlin.

Des années 1950 aux années 1970, après des études de lettres à l'université de Lausanne, Jaccottet travaille essentiellement en tant que traducteur et exerce en tant que critique littéraire auprès de plusieurs publications, dont la Nouvelle Revue Française ou la Gazette de Lausanne. Il traduisit des auteurs et des poètes italiens, espagnols, allemands mais également russes ou tchèques. Il devint ainsi un lecteur attentif et traducteur de Hölderlin, de Rilke, traduisit l' « Odyssée » d'Homère et devint un exégète éclairé des oeuvres de son mentor, l'auteur suisse francophone Gustave Roud. Son travail sur les oeuvres de ces grands poètes européens inspirera Jaccottet dans son chemin personnel vers le plus haut niveau poétique.

Dans le même temps, la qualité de ses écrits journalistiques est remarquable, modèles d'équité et de perception aiguë. « Ecrits pour papier journal » (1994) recueillera quarante-quatre de ces textes. Outre des articles sur des auteurs du vingtième siècle qui mériteraient d'être plus connus (Charles-Albert Cingria ou Gustave Court par exemple), on peut également y trouver les réactions de Jaccottet après les premiers romans de Michel Butor et d'Alain Robbe-Grillet. Son analyse des ouvrages de Nathalie Sarraute montre également une compréhension profonde d'une écriture différente de la sienne.

« Tout n'est pas dit » (1994) collecte quarante et un articles et critiques qu'il a publiés dans Feuilles d'avis de la Béroche, une petite publication Suisse. Plus intimiste, le poète y écrit également avec enthousiasme sur ses auteurs préférés, mais y traite également des préoccupations de la vie quotidienne, des voyages, de la science.

Son oeuvre poétique est également considérable, dont les recueils « L'effraie et autres poésies » (1953), « Poésie 1946-1967 » (1971), qui illustre comment l'homme est un apprenti attentif de la nature,  et « La lumière d'hiver » (1977).

L'oeuvre de Jaccottet puise son inspiration dans la contemplation du paysage de sa région. Son oeuvre se distingue notamment par le dépouillement et l'absence d'artifices. Son sujet préféré est l'étude de l'homme dans son milieu naturel. Son journal, publié dans « Les semaisons, carnets 1954-62 » (1984) et « La seconde semaison, carnets 1980-94 » (1996), montre son engagement permanent dans une combinaison peu ordinaire du monde naturel, de la traduction et de la critique littéraire. A  l'instar de Rilke, il cherche à trouver la simplicité des choses en elles-mêmes, considérant la poésie comme « le langage le plus vrai sur l'essentiel », impliquant ainsi une lutte farouche entre objectivité et subjectivité. Les influences des philosophies orientales et de son origine protestante sont également pour beaucoup dans cette posture. Le poète attentif reçoit une sorte de grâce, acte quasi-divin qui le récompense pour sa perception de la Nature. Le romantisme, la tentation de l'exaltation, qui pourrait lui venir naturellement est alors soigneusement éliminé, dans ce qu'on pourrait lier à une sorte de puritanisme poétique métaphysique, une quête du vrai et de la simplicité.


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Commentaires:
Philippe JACCOTTET
Christian MALAPLATE | 16 Janvier 2018 15:31

Philippe Jaccottet s’établit en 1953 à Grignan, dans la Drôme. C’est au pied du château qui a accueilli jadis la marquise de Sévigné, que vit l’un des plus grands poètes contemporains. Il s’est installé dans ce village tranquille de 1200 habitants, à quelques kilomètres de Montélimar. Ce lieu a été sa plus grande source d’inspiration. La maison est toute en hauteur, construite sur le tracé d’un ancien rempart. Un escalier, usé par les ans, sépare en deux pièces chacun des trois étages. Souriant, Philippe Jaccottet le descend prestement, pour montrer le jardin, le tilleul planté lorsqu’il est arrivé ici avec son épouse Anne-Marie, peintre et dessinatrice.
Dans la pièce au sol recouvert de tomettes, tout respire la sérénité et une simplicité empreinte de bon goût. Une cheminée, un piano ouvert, des tableaux aux murs, des livres et des disques. Et le silence Jaccottet ne cesse de déceler, d’interroger, derrière l’éclat ou la tendresse de la lumière, l’ombre d’où elle surgit, où de nouveau elle s’enfonce, et surtout le passage fugitif où il semble pourtant qu’elles s’accordent, et laissent entrevoir une promesse qui n’est peut-être qu’une illusion. Ce pressentiment d’un au-delà (mais saisissable ici et maintenant même) et la nostalgie d’un sacré sans dieux ni transcendance pénètrent les livres de Jaccottet
Quand il parle de poésie, Philippe Jaccottet, dit qu’elle est « affaire d’émotion, de transformation d’une expérience en rayonnement lumineux ». Elle est un état, où la fraîcheur et l’immédiateté demeurent essentielles. Il écrit : Mes poèmes sont toujours nés un peu tout seuls comme la chaleur dans une casserole d'eau produit des bulles. Presque paresseusement. Quand on écrit de cette manière, on ne sait pas du tout quelle est la part d'intelligence ou d'instinct, on se dit simplement après coup que tout cela doit fonctionner ensemble, et comme on n'est pas né de la dernière pluie ou du dernier poème, qu'on a la tête pleine de textes anciens, cette mémoire vous guide et vous nourrit dans votre travail, sans que vous en soyez toujours conscient du souffle (qui n’est pas la parole soufflée du haut lyrisme) dont la musique serait le modèle et qui se tient au plus près de la voix et de la respiration, c’est-à-dire de l’existence même.

Philippe JACCOTTET  avoue écrire par inspirations, émotions, il se présente en même temps comme un tenant du classicisme : "pour le poète d'aujourd'hui, la création doit être une longue patience". La poésie, affirme-t-il, est "un domaine où le plus grand scrupule est de rigueur". Une fois de plus, la traduction est son modèle… Elle suppose une attention au moindre mot, à la moindre nuance. Respect dans sa propre parole de la parole d’autrui. Dans une note de Janvier 1959 de la Semaison, il confie son "rêve d'écrire un poème qui serait aussi cristallin et aussi vivant qu'une oeuvre musicale, enchantement pur, mais non froid, regret de n'être pas musicien, de n'avoir ni leur science, ni leur liberté « Chanter, c’est être un modèle : le haiku : "illuminer d'infini des moments quelconques"

. La poésie de Jaccottet ressemble au personnage, on voit au travers. Une transparence la troue jusqu'à la lumière. Les mots translucides vont courant dans les éclats d'une eau lustrale, s'échappent et plus loin vont attendre le lecteur vagabond. Le frêle et doux Jaccottet sait quelque part qu’au-delà des remous des choses, la clairière de ses mots servira de halte, de fraîcheur. Nous connaissions Jaccottet comme intercesseur de Rilke surtout, mais aussi d'Hölderlin, de Novalis, de Musil.

 Philippe Jaccottet  Le polisseur du cristal des mots - Il fallait sans doute la voix pour que la faille des ombres s'élargissent enfin en nous et que nous puissions recevoir les mots d'évidence de Jaccottet.

La poésie de Jaccottet ne tire pas sa force de sa force, mais de cet abandon aux mouvements de l'air et de l'eau. Elle dit simplement notre présence au monde, sans éclats, comme un ruisseau humble et sûr de voir un jour la mer. « L'effacement est ma façon de resplendir » semble sa devise. Ses mots sont en peine clarté, dans les fenaisons ou plutôt de la semaison de l'ouverture au monde bruissant. Il tente une passerelle entre le souffle et la forme.

Philippe Jaccottet a entamé un dialogue, il y a bien longtemps avec la terre « je ne parle qu'à toi, mon absente, ma terre... ». Il le poursuit dans son grand âge, Il a quitté sa Suisse natale froide et calviniste, pour poser ses sensations sur la pluie aux rameaux de la langue française.

Il la cisèle éclat par éclat, il se veut polisseur de cristal. Ses écrits semblent une apologie du regard, il note les choses éminemment fragiles, les détails du ventre moussu de la terre.

Il tente de saisir les éclaboussures de l'eau quand elle joue à saute-mouton avec les rochers, la secrète chanson des bleuets.

Fleurs, eau, matière forment la trame des arcs-en-ciel de ses poèmes. Il traque l'éphémère avec le filet à papillons des mots.

Il connaît les coups de hache du temps destructeur, alors il croque l'ineffable, le toujours transitoire.  Il cherche « à bâtir une musique à partir de l'ombre et de l'absence » Une musique à partir de l’ombre et de l’absence. Devant la fuite des choses il tente l'ondoiement et la fuite de ses mots. Philippe Jaccottet se veut le traducteur de l'instant.

De Rilke il a retenu la présence immanente des choses. Ses derniers écrits sont visités par la mort, la disparition des amis et des choses, la douleur infinie de quitter le secret de la beauté du monde. Philippe Jaccottet aura donc cherché toujours l'alliance de l'intensité et de la transparence. Jaccottet apparaît comme une frêle présence au monde cherchant à capter des secrets que le vent recèle. Et sa parole s'enserre sur elle-même semblable à des poèmes chinois. Et puis la finitude montre le bout de son nez, les doutes flottent devant la lumière, mauvais papillons noirs.

Sois tranquille, cela viendra !

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin. 

Philippe JACCOTTET atteint de temps à autre à une douce grâce, lumineuse et sereine, une délicatesse des écritures. Si on se penche bien l'on voit passer toutes les belles jeunes, très jeunes filles, qui passent, laissant odeurs flottantes. Quand la grâce l’abandon, il ne reste que d'aimables bluettes pastorales. Il est si difficile de vouloir retenir et décrire l'ombre et la fumée sans leur clouer les pieds. Trop de raison empêche l'envol, trop de linéarités vous font chuter dans le virage obligatoire qu'est la vie. Parfois on devine un autre Jaccottet, plus noir, plus exalté, moins prélude mesuré, là où l'on attend une improvisation, un prélude non mesuré.

 Mais Jaccottet est ordonné, patient, ses manuscrits éblouissants de netteté. Il est un poète solaire, poète de la droiture, et la lumière de l'Italie est aussi sa patrie, un homme du concret, du vécu. Il est de l'ordre de l'étonnement et de la consolation. Cela est beaucoup et sa poésie se promène sous les arbres.

« J'essaie de cerner avec les mots ces instants comme de petites épiphanies, souvent très modestes, mais qui m'ont paru receler une parole tout à fait essentielle. »  

Jaccottet procède donc par ces petites illuminations, puis il tente d'ajuster les mots justes, une vérité de l'instant, éternelle et totalement inactuelle, un secret dévoilé.

À l’écart du monde, Jaccottet regarde couler les ruisseaux entre ses pieds, il nous restitue ces mouvements de la transparence des éclats.

N'hésitant pas à prendre congé du monde par des formes désuètes comme le sonnet, il est la musique même, l'haleine des statues qui se souviennent.

« Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante

avec cette voix sourde et pure un si beau chant ? »

 Il salue pour nous les pivoines, elles lui rendent son salut en s'inclinant à son passage. Il continue à être un voyageur au travers des vergers des jours.

Ses longues hésitations, sa lenteur dans les mots à l'écoute des oiseaux noirs du doute, font de Philippe Jaccottet un être fragile, précieux, qui souvent fait le bruit de feuilles sous le vent. Des espaces se fraient un passage entre toutes les failles de la mémoire, entre fumée et cristal.

"« Comme le feu, l'amour n'établit sa clarté que sur la faute et la beauté des bois en cendres... » (L'ignorant)

 Il arpente le cœur des fleurs. L'aube et la fin du gel arrivent. Ce monde n'était donc « que la crête d'un immense incendie, toute fleur n'est que la nuit".

Sa poésie n'aura été qu'un tâtonnement entre "l'évidence du simple et l'éclat de l'obscur ».

 Voilà que désormais toute musique de jadis lui monte aux yeux en fortes larmes :

Les giroflées, les pivoines reviennent,

l'herbe et le merle recommencent,

mais l'attente, où est-elle ? Où sont les attendues ?

N'aura - ton plus jamais soif ?

Ne sera-t-il plus de cascade

pour qu'on en serre de ses mains la taille fraîche ?

Toute musique désormais

vous bâte d'un faix de larmes

 Il parle encore, néanmoins et sa rumeur avance comme le ruisseau en janvier avec ce froissement de feuilles chaque fois qu'un oiseau effrayé fuit en criant vers l'éclaircie.

Par les détours du souffle Philippe Jaccottet vient vers nous et sa poésie reste « voix donnée à la mort ». Tandis que le jour décline écoutons Philippe Jaccottet, il semble ce gardien fidèle qui fait sa ronde pour nous défendre de la nuit.

 Il parle encore, néanmoins

et sa rumeur avance comme le ruisseau en janvier

avec ce froissement de feuilles chaque fois

qu'un oiseau effrayé fuit en criant vers l'éclaircie (Jaccottet) Gil Pressnitzer



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