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Hommage la vie
Christian MALAPLATE | 26 Mai 2017 19:19
 

Hommage à la vie

 

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.



SUPERVIELLE
Christian MALAPLATE | 26 Mai 2017 19:15

Jules Supervielle – La fable du monde

Issu d'une famille de banquiers d'origine basque, Jules Supervielle naquit à Montevideo en 1884. Très vite orphelin, ses parents furent emportés par le choléra, il fut élevé par des membres de sa famille d'abord en Uruguay, puis en France. La perte de ses parents influencera sa sensibilité et lui inspirera des œuvres sur les thèmes du manque, de l'absence et de la mort. En France, le jeune Supervielle, qui déjà parlait le français, l'anglais, l'espagnol et le portugais, découvrit les poètes du dix-neuvième siècle comme Alfred de Vigny, Leconte de Lisle ou Victor Hugo. C'est ainsi que ses premiers poèmes furent d'inspiration clairement parnassienne. Après avoir effectué son service militaire, il décrocha une licence d'espagnol à la Sorbonne et revint en Uruguay. Il s'y maria l'année suivante avec Pilar Saavedra. Son amour pour Pilar lui inspira le recueil Comme des voiliers (1910). Puis il retourna à Paris tout en continuant à faire de fréquents voyages en Amérique Latine. En 1919, parurent Voyage en soi, Paysages, Les poèmes de l'humour triste, Le goyavier authentique, dédiés à sa mère, ces poèmes créent des images de paysages terrestres et maritimes, d'arbres, de plaine et de montagnes vus à travers les yeux du poète-voyageur. Il trouvera cependant sa vraie voix poétique avec Débarcadères (1922). Désormais bien installé dans le milieu littéraire parisien, il devint l'ami de Paul Valéry et de Henri Michaux, publia les recueils qui, dans la lignée de Débarcadères, continrent ses meilleurs poèmes : Gravitations (1925), Le forçat innocent (1930) et Les amis inconnus (1934). Dans le même temps, il écrivit également de la prose, avec L'homme de la pampa (1923), roman d'une extrême inventivité, Le voleur d'enfants (1926) et Le survivant (1928). Supervielle était en Uruguay lorsque la seconde guerre mondiale éclata, et il vécut très mal cet exil. Son amour de la France et sa santé défaillante l'inspireront pour écrire le recueil intitulé Poèmes (1945). En 1946, il revint à Paris en tant qu'attaché culturel honoraire uruguayen. Son ultime recueil, Le corps tragique fut publié en 1959, et il meurt l'année suivante.

La première plaquette de poèmes que Supervielle publie à compte d'auteur, en 1901, s'intitule significativement Brumes du passé. Elle s'ouvre sur un court texte « À la mémoire de mes parents » :
« Il est deux êtres chers, deux êtres que j'adore,
Mais je ne les ai jamais vus,
Je les cherchais longtemps et je les cherche encore.
Ils ne sont plus ... Ils ne sont plus ... »

Fasciné par le vide et l'absence, le poète adolescent ne peut alors que s'essayer à des évocations mélancoliques dont le caractère très conventionnel suffit à démontrer combien elles font office de diversions à la douleur ou de déni d'une vérité insupportable. Il n'est pas encore à même de faire entendre sa voix, puisqu'il lui faut avant tout suturer les lèvres de sa blessure intime et éluder son « moi profond ».

Mais à partir de Débarcadères, dont la première édition paraît en 1922, une autre dimension de Jules Supervielle apparaît. S'en étant retourné à plusieurs reprises en Uruguay, s'y étant marié, ayant fait de nombreux voyages, ayant lu Claudel, Rimbaud, Mallarmé, Laforgue et Whitman, le poète parisien s'avère enfin capable de dire la mer et l'Amérique dont sa famille perdue et lui-même proviennent Il fait entrer les horizons maritimes et sud-américains dans l'espace formel élargi du vers libre et du verset. Lorsqu'il écrit des vers réguliers, Supervielle comble un vide, lorsqu'il écrit des vers libres il l'exalte. Quand depuis la France il célèbre l'immensité de la pampa argentine, il fête victorieusement dans la poésie une enfance restée vierge pour avoir été tôt perdue :
« Le petit trot des gauchos me façonne,
les oreilles fixes de mon cheval m'aident à me situer.
Je retrouve dans sa plénitude ce que je n'osais plus envisager,
même par une petite lucarne,
toute la pampa étendue à mes pieds comme il y a sept ans. »  
Jules SUPERVIELLE cherche entre l’Europe et ses Patagonies la sérénité de l’espace et du temps, une réponse aussi aux murmures du cœur. Le poète dessine alors son autoportrait en « gaucho », équivalent terrestre du marin, libre, barbare et brusque, homme de pistes et de foulées, lié à l'élémentaire. Le gaucho, c'est à la fois le verset et le sujet lyrique extraverti du nouveau monde.

Dès le premier poème de Gravitations, paru en 1925, la réouverture des horizons géographiques devient plus résolument celle du sujet lui-même. S'adressant à sa mère, le poète interroge son identité d'orphelin, autant dire sa distance intérieure. Autour de lui gravite le monde qu’il invente ou qu’il transmet dans des poèmes soit réguliers, rimés, ou rythmés, soit libres. Il est le messager des échanges incessants entre le monde réel et tangible d’une part, et d’autre part le monde spirituel, imaginaire de ses fééries intérieures. Passé et présent cohabitent, tout se rapproche.

Le recueil Le Forçat innocent (1930) groupe un ensemble de poèmes de plus en plus forts, émouvants, transparents. C’est le livre de la maturité, celui du créateur en pleine possession de tous ses moyens. L’expression est spontanée, l’émotion pure, la confidence feutrée. Il est homme de gratitude devant tant de dons généreux et de mystères à percer. Les choses lui parlent, il parle aux choses.

Dans le recueil Les Amis inconnus (1934), sont ceux de la fable, une fable franciscaine peuplée comme une jungle, comme tous les lieux secrets du ciel et de la terre, poèmes harmonieux qui habiteront bien des mémoires.

Le recueil La Fable du monde (1938), contient le témoignage de l’homme inquiet qui se reporte aux sources de la création alors que tout annonce destruction et mort. Par sa poésie, il veut apporter une voix fraternelle est un secours celui d’un poète idéaliste et panthéiste qui rejette la solitude en la chantant.

Les Poèmes de la France malheureuse, 1941 et les Poèmes 1939 – 1945, publiés en 1947, sont ceux de la nuit d’exil et ce thème unit des poèmes parfois disparates. L’évènement est douloureusement perçu. Des guitares meurtries de l’Espagne aux arbres dépouillés de France, il interroge : Europe, qu’as-tu fait de tes belles montagnes ?

Dans le recueil 1940, c’est le temps où chacun referme ses bras sur la France pour la serrer avec gaucherie comme un bien précieux et personnel. Dans ses poèmes du temps de guerre Jules SUPERVIELLE a remplacé la crainte par l’espérance, la hantise de la mort s’était atténuée pour faire place à l’hommage à la vie. 

Dans le recueil Oublieuse mémoire (1948), Pour Jules SUPERVIELLE la mémoire si fragile et si oublieuse qu’elle soit porte le monde en nous et notre moi en est l’expression. Le poète est le témoin profond de la continuité et il en délivre les envoûtements qu’il puise dans l’essence des choses, dans la familiarité amoureuse des objets ; il met sa confiance dans l’accord de l’homme avec la nature, du conscient avec l’inconscient.

 

Le corps tragique paru en 1959 est le dernier livre de Jules SUPERVIELLE. Il semble que dans cette musique ultime apparaissent rassemblés les visages du poète, qu’il se situe dans ses paysages.

Comme il est le poète d’une terre et d’un ciel à l’image de l’homme, Jules SUPERVIELLE est le poète de l’homme fait de ciel et de terre venu du fond des nuits, du fond des temps, chargé des messages à lui-même inconnus. Ces messages qui sont bien d’ordre intime qu’universel de la mort, que de la vie toujours entrelacées, Jules SUPERVIELLE nous les révèle dans ses poèmes qui, presque toujours, sous l’apparence d’un récit, reflètent les pulsations secrètes du corps, de l’univers ou de l’âme confondus, et il entend que le langage rende le plus clair possible, sans jamais en trahir la nature, ce qui appartient aux régions obscures de l’être.

C’était Jules SUPERVIELLE La fable du monde.