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RITSOS
Christian MALAPLATE | 26 Mai 2017 19:26

HOMMAGE : Paix, Yannis Ritsos

 

colombe picasso

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
         du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
         un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
         dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
         l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
         le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.



RITSOS
Christian MALAPLATE | 26 Mai 2017 19:22

Yannis RITSOS est Né le 1er mai 1909, à Monemvassia, un village du Péloponnèse, ancienne forteresse vénitienne, appelée Malvoisie au temps des Croisades, Ritsos restera marqué par le décor de son enfance, qui lui offre un espace à la fois ouvert et fermé, comme une prison sans barreaux, qui théâtralise l’infini, jusqu’à sortir du temps pour retrouver le mouvement dans l’immobilité.

Il connut dans son adolescence un étrange destin. Fils d’une grande famille ruinée par la tuberculose et la folie, une famille ravagée, qui obsède sa vie et sa poésie, et dont la maison, la conciergerie comme il l’appelle, peuplée de fantômes, revient sans cesse dans son œuvre, comme une maison morte, menaçant ruine, à l’image de son pays. S’identifiant à son village et à sa famille, Ritsos est resté comme immobile, ayant passé de nombreuses années entre l’hôpital, le sanatorium et la prison. Mais pendant ce temps, son œuvre et sa renommée lui faisaient faire le tour du monde.

Il appartient à cette génération poétique des années trente, profondément marquée par l’entre-deux guerres, la défaite grecque en Asie Mineure en 1922, et qui veut rompre avec le passé, en cherchant d’autres sources d’inspiration. Sa génération sera fortement influencée par la Révolution d’Octobre et le surréalisme.

De santé fragile, affaibli par la tuberculeuse, il a 17 ans à son arrivée à Athènes, en 1926, où il découvre un monde hostile et impitoyable. Il trouve alors deux appuis qui vont lui permettre de survivre : la poésie et l’idéal révolutionnaire. Son premier recueil date de 1934.

En mai 1936, à Thessalonique, un jeune ouvrier gréviste est tué par les forces de l’ordre. La presse publie sa photo, gisant sur le sol, une femme penchée sur lui. Bouleversé, Ritsos écrit Epitaphios, un long poème pour traduire les pleurs d’une mère. Une plainte si déchirante, qu’elle fut chantée dans les églises orthodoxes à l’office du Vendredi Saint. Un chant d’amour, vite devenu chant révolutionnaire, et que la dictature de Metaxas, instaurée quelques mois plus tard, fera brûler publiquement à Athènes. Un poème qui sera mis en musique par Théodorakis, à la fin des années 50. Et que plus de 500 000 personnes chanteront en 1963, lors des funérailles du député Lambrakis, lui aussi assassiné au mois de mai, à Thessalonique.

Durant sa vie, Ritsos a connu d’interminables années noires : la dictature de Metaxas de 1936 à 1941, la guerre d’Albanie, l’occupation nazie et la grande famine, la Résistance, la guerre civile de 1947 à 1949, la junte des colonels de 1967 à 1974. Plus que d’autres, il a payé de sa personne : déporté et emprisonné de 1948 à 1952, il l’est de nouveau de 1967 à 1972, dans les îles de Léros et de Samos.

 Les années 1945-1947 sont pour Ritsos l’occasion de travailler sur deux poèmes, Grécité (Romiosini) et la Dame des vignes, où il chante l’espace grec, lequel s’identifie à l’histoire, à la fois celle de la mythologie et celle de la Résistance. Un paysage immuable, à l’aspect rigide et sévère, à la lumière impitoyable, d’où se dégage un désir acharné de liberté. Un paysage personnifiant le peuple grec dans sa souffrance, « dur comme le silence, il serre sur sa poitrine ses pierres brûlantes, il serre dans la lumière ses oliviers orphelins, ses vignes, il serre les dents ». En chantant Grécité, mis en musique par Théodorakis, les combattants ont tout de suite reconnu leur propre voix, car cette terre est le symbole de leur dignité, qu’ils soient morts ou vivants :

            Cette terre est à eux

Cette terre est à nous

 Les uns dans les fers

Les autres sous la terre

Dans leurs mains croisées par le sommeil

Ils tiennent la corde de la cloche

Ils attendent l'heure ils ne dorment pas

Ils attendent de sonner la Résurrection

 Cette terre est à eux

Cette terre est à nous

Personne ne pourra nous la prendre

Son Journal de déportation, publié récemment en France, couvre les années 1948-1950. Chaque jour il se réveille avant tout le monde pour écrire ses poèmes, sur des paquets de cigarettes, qu’il cache dans des bouteilles, enfouies sous la terre. Dans les mêmes circonstances, il écrit Temps pierreux, Les Quartiers du monde et Le fleuve et nous, qu’il enterre dans des boîtes de biscuits. Au cours de sa seconde déportation, durant la dictature des colonels, il déjoue la censure avec Pierres Répétitions Barreaux, qui sera préfacé par Aragon et publié à Paris en 1971. Et pour répondre à la demande de Théodorakis, qui souhaite des textes de Ritsos pour les mettre en musique, il écrit Dix-huit petites chansons pour la patrie amère, des textes très brefs, qu’on imagine gravés sur des galets ou des écorces d’arbres, comme cette 17ème chanson, intitulée Promesse :

Se taisent les oiseaux, se taisent les cloches,

Se tait aussi le Grec amer, avec ses morts.

Seul, sans aide, sur la pierre du silence

Il aiguise ses ongles, promis à la liberté.

Sous le titre Quatrième dimension, Ritsos a réuni un ensemble de ses compositions poétiques, où il revisite les grandes tragédies grecques, avec notamment Philoctète, Oreste, Ismène, Agamemnon, Le retour d’Iphigénie, Chrysothémis, Hélène, Perséphone, Ajax, Phèdre. Autant de personnages empruntés à l’antiquité grecque, mais qu’il relie à la tragédie vécue par la Grèce d’aujourd’hui. De longs monologues poétiques, qui sont en réalité de véritables dialogues, puisque le personnage muet, qui écoute, donne de l’épaisseur au propos et met en évidence son aspect théâtral. Des monologues, qui reflètent l’angoisse du poète devant le régime totalitaire, mais aussi sa volonté de le dénoncer, à l’aide du mythe, qu’il détourne afin de pouvoir mieux échapper à la censure, comme il l’écrit dans Sur une corde (41) : « Le mythe est un bon masque pour les temps difficiles ».

Ritsos, qui fut engagé comme danseur sur la scène lyrique athénienne en 1939, et hébergé à diverses reprises chez un couple d’amis danseurs, Miranda et Thassos Philiakos, écrira pour eux, Forme de l’absence, en 1957, lorsque mourut leur petite fille. Un recueil de 32 poèmes, où il exprime le drame de cette disparition, entre mémoire et oubli, au milieu d’un monde d’ombres, plein de mystère et de rêve, où domine une obsédante impression d’absence, mêlée de mélancolie profonde.

Au jardin d’enfants, un petit berceau reste vide.

 Au Luna Park, un cheval de bois reste sans cavalier.

Sous les arbres, une ombre s’est assise, songeuse.

Dans la lumière, un silence lointain, irréalisable.

Et toujours, au beau milieu des voix et des rires, une interruption.

 
Sur l’étang, les canards s’arrêtent un instant,

ils regardent par-dessus l’épaule des enfants, derrière les arbres.

Un enfant passe sans rien dire, invisible.

On n’entend que ses pas attristés. Il ne vient pas.

 Un cheval s’est échappé de la ronde du manège.

Il se frotte les yeux et disparaît derrière la rangée d’arbres.

Peut-être va-t-il tenir compagnie à la petite fille qui s’abrite

dans un soir solitaire, au troisième carrefour de la lune,

dans cette impasse argentée aux réverbères éteints.

La poésie de Yannis RITSOS a le souci de donner de l’importance aux choses les plus humbles, de valoriser le monde des choses muettes. Souvent les objets sont humanisés ; ils nous regardent et nous parlent avec compassion. Et le quotidien, comme par miracle, se trouve soudain métamorphosé.

Presque

Il prend dans ses mains des choses disparates – une pierre,

 une tuile brisée, deux allumettes brûlées,

le clou rouillé du mur d’en face,

la feuille qui est entrée par la fenêtre, les gouttes

qui tombent des pots de fleurs arrosés, les pailles

que le vent d’hier a déposées sur tes cheveux – il les prend

et là-bas, dans la cour, il édifie presque un arbre.

En ce presque réside la poésie. Tu la vois ?

Lorsqu’en 1974 s’achève la dictature des colonels, le peuple grec peut enfin exprimer librement sa ferveur et son admiration à celui qu’il identifie désormais spontanément au destin du pays. Yannis Ritsos reçoit alors titres, hommages, honneurs et décorations dans son pays et à l’étranger. Son œuvre immense, qui comprend plus d’une centaine de livres et de recueils, est rééditée et traduite dans plus d’une vingtaine de langues. Les traductions françaises se multiplient.

Toute sa vie n’aura été qu’une longue marche obstinée, généreuse, ininterrompue, aux côtés de ceux qui luttent pour la liberté, au service du peuple grec tout entier. Il y a en lui une lumière que rien ne peut éteindre, comme en témoigne ce poème écrit après 4 années de détention :

L’invention du centre

Ils l’enfermèrent dans un cercle. Lui s’entêtait

à réfléchir, à observer. Il marchait

à l’intérieur du cercle, le long du mur, dans le préau

de la prison circulaire. Il ne disait rien. Le soir

il continuait son tour, tête baissée. Peut-être pensait-il à quelque chose de précis,

peut-être se rendait-il compte que chaque cercle a un centre

(ou peut-être tous les cercles le même centre ?)

En tout cas,

il souriait de temps à autre. Dans son dos,

sur le grand chiffre qu’ils lui avaient tracé,

se tenait un oiseau tout blanc, connu de lui seul.

 

En 1989 Yannis RITSOS reçoit le prix Joliot-Curie du Congrès mondial de la paix. Il meurt à Athènes le 11 novembre 1990, à l’âge de 81 ans, et est enterré dans le petit cimetière de son village natal, à Monemvassia.

En 2009, pour le centenaire de sa naissance, la Grèce lui a rendu de multiples hommages, notamment le 10 juin 2009, lors d’un grand concert en plein air, au théâtre Hérode Atticus à Athènes, où la foule a repris en chœur avec Mikis Théodorakis, âgé de 84 ans, les plus célèbres poèmes de Ritsos, dont celui-ci, extrait de Grécité

Les sept chants que comporte Grécité ont été composés après la seconde guerre mondiale entre 1945 -1947- Le poète Yannis RITSOS répond par le chant aux drames que connaît alors son pays