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Sur Rodin (extrait) Rainer Maria RILKE
Christian MALAPLATE | 07 Juin 2017 10:51

Rainer Maria Rilke, Sur Rodin, Berlin, 1903 (Extrait du texte consacré au Monument des Bourgeois

Les Bourgeois de Calais -Immortaliser l’instant : Rodin le fait toutes les fois qu’il aborde une figure ou un événement historique ; cela se révèle d’une manière grandiose dans les Bourgeois de Calais.

Ce qui fit la matière ici se borne à quelques lignes de la chronique De Froissart.

L’histoire raconte comment, en 1347, la ville de Calais est assiégée par Edouard III, le roi anglais ; comment ce roi ne veut pas accorder sa clémence à la ville qui perd courage dans sa peur de la faim, comment ce même roi consent finalement, à lever le siège à condition que six de ses grands bourgeois se livrent entre ses mains «de sorte qu’il fasse d’eux selon sa volonté. » Et il exige qu’ils quittent la cité, la tête nue, vêtus seulement d’une chemise, une corde au cou, et les clés de la ville et du château en leurs mains. Le chroniqueur ne raconte que la scène dans le bourg. Il rapporte comment le bourgmestre Messire Jean de Vienne fait sonner les cloches et comment les bourgeois se rassemblent sur le marché. Ils ont entendu l’inquiétant message et attendent et se taisent. Mais déjà parmi eux se détachent les héros, les élus, ceux qui se sentent en eux l’appel, pour mourir. Ici transparaissent dans les mots du chroniqueur les larmes de la foule. Lui-même semble être, un moment saisi et écrire d’une plume tremblante. Mais il se reprend.

Il nomme quatre héros par leur nom, en oublie deux. De l’un, il dit qu’il est le plus riche bourgeois de la ville, du second qu’il possède considération et fortune et « a deux belles damoiselles pour filles », du troisième, il sait seulement qu’il est riche de biens et ’héritages

et du quatrième qu’il est le frère du troisième. Il rapporte qu’ils se dévêtirent jusqu’à la chemise, qu’ils nouèrent une corde à leur cou et partirent ainsi avec les clés de la ville et du château. Il raconte comment ils vinrent dans le camp du roi. Il dépeint comment le roi les reçut durement et comment le bourreau se tenait déjà près d'eux quand le prince, sur la prière de la reine, leur fit grâce de la vie. « Il écouta attentivement son épouse » dit Froissart « parce qu'elle était presqu'à terme ». La chronique ne contient rien de plus.

Mais pour Rodin le motif était suffisant.

Il sentit immédiatement que, dans ce récit, se tenait un moment où quelque chose de grand se passait qui ignorait le temps et les noms, quelque chose d'absolu et d'unique. Il concentra toute son attention sur l'instant du départ. Il vit comment ces hommes se mirent en marche il sentit comment, encore une fois, en chacun d'eux était toute la vie qu'ils avaient eue, comment chacun chargé de son passé se tenait là, prêt à l'emporter hors de la ville. Six bommes surgirent devant lui, rien de commun de l'un à l'autre seuls deux frères se tenaient parmi eux entre lesquels se trouvait peut-être une certaine ressemblance. Mais chacun avait pris sa décision à sa manière et vivait cette dernière heure à sa façon, la célébrait en son âme et la souffrait dans son corps encore suspendu à la vie. Devant ses yeux se dressèrent des gestes, gestes de renoncement, de départ, de résignation. Gestes sur gestes. Il les recueillit.

Il les façonna tous. Ils découlaient de l'abondance de ses observations. C'était comme si se levaient dans sa mémoire des centaines de héros qui se pressaient au sacrifice. Et de ces centaines-là il en fit six. Il les modela nus, chacun pour lui-même, dans tout le langage de leurs corps frissonnants. Sublime sursis au paroxysme de leur détermination.

Il créa le vieil l'homme aux bras pendants qui sont relâchés dans les articulations ; et il lui donna le pas lourd, traînant, la démarche usée des anciens et une expression de lassitude qui coule sur son visage, jusque dans la barbe.

Il créa l'homme qui porte la clé, pareil à une grande armoire où une douleur intense est enfermée.

La vie est encore en lui pour beaucoup d'années et toute concentrée dans cette soudaine dernière heure. Il supporte à peine cela. Ses lèvres sont serrées, ses mains mordent la clé. Il a mis feu à sa résistance qui se consume en lui, dans sa pertinacité.

Il créa l'homme qui tient à deux main sa tête baissée, comme pour se rassembler, comme pour être seul encore un instant.

Il créa les deux frères, dont l'un regarde encore en arrière pendant que l'autre, dans un mouvement de détermination et de capitulation penche la tête comme s'il la tendait déjà au bourreau.

Et il créa le geste vague de cet homme qui "traverse la vie". Gustave Geffroy l'a nommé "le passant". Il marche déjà, mais il se retourne encore une fois, non pas vers la ville, pas vers ceux qui pleurent, ni vers ceux qui marchent avec lui. Il se retourne vers lui -même. Son bras droit se lève, se ploie, vacille, sa main s'ouvre en l'air et lâche quelque chose comme on donne la liberté à un oiseau. C'est l'abandon de tout l'incertain, d'un bonheur qui n'était pas encore, d'une souffrance qui demeurera vaine maintenant, de rencontres qui se seraient faites quelque part, un jour, peut-être, de toutes les éventualités de demain et après-demain et de cette certitude une mort tardive, clémente et sereine, au terme d'un long, long temps. Ainsi Rodin a donné à chacun de ces hommes un destin clans le geste ultime de cette vie.

Seule dans un jardin sombre, cette sculpture pourrait être un monument à toute mort : survenue trop tôt.

Isolées, les figures œuvrent de façon saisissante dans leur naturelle grandeur On pense à Donatello et peut-être plus encore à Claus Sluter et ses prophètes à la Chartreuse de Dijon.



testament de Rodin (extrait)
Christian MALAPLATE | 07 Juin 2017 10:50

Auguste RODIN Testament

Ce texte a été dicté par Auguste Rodin à Paul Gsell en 1911, pour être publié après sa mort. Il est reproduit dans l’Histoire générale de l'art français de André Fontainas et Louis Vauxcelles, 1922, volume 2 page 259 et suivantes. Voici un extrait de ce testament -

JEUNES GENS QUI VOULEZ ÊTRE LES OFFICIANTS DE LA BEAUTÉ, PEUT-ÊTRE VOUS PLAIRA-T-IL DE TROUVER ICI LE RÉSUMÉ D’UNE LONGUE EXPÉRIENCE.

Aimez dévotement les maîtres qui vous précédèrent.

Inclinez-vous devant Phidias et devant Michel-Ange. Admirez la divine sérénité de l’un, la farouche angoisse de l’autre. L’admiration est un vin généreux pour les nobles esprits.
Gardez-vous cependant d’imiter vos aînés. Respectueux de la tradition, sachez discerner ce qu’elle renferme d’éternellement fécond : l’amour de la Nature et la sincérité. Ce sont les deux fortes passions des génies. Tous ont adoré la Nature et jamais ils n’ont menti. Ainsi la tradition vous tend la clé grâce à laquelle vous vous évaderez la routine. C’est la tradition elle-même qui vous recommande d’interroger sans cesse la réalité et qui vous défend de vous soumettre aveuglément à aucun maître. Que la Nature soit votre unique déesse.
Ayez en elle une foi absolue. Soyez certains qu’elle n’est jamais laide et bornez votre ambition à lui être fidèles. Tout est beau pour l’artiste, car en tout être et en toute chose, son regard pénétrant découvre le caractère, c’est-à-dire la vérité intérieure qui transparaît sous la forme. Et cette vérité, c’est la beauté même. Étudiez religieusement : vous ne pourrez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité. Travaillez avec acharnement.

Vous, statuaires, fortifiez en vous le sens de la profondeur. L’esprit se familiarise difficilement avec cette notion. Il ne se représente distinctement que des surfaces. Imaginer des formes en épaisseur lui est malaisé. C’est là pourtant votre tâche. Avant tout, établissez nettement les grands plans des figures que vous sculptez. Accentuez vigoureusement l’orientation que vous donnez à chaque partie du corps, à la tête, aux épaules, au bassin, aux jambes. L’art réclame de la décision. C’est par la fuite bien accusée des lignes, que vous plongez dans l’espace et que vous vous emparez de la profondeur. Quand vos plans sont arrêtés, tout est trouvé. Votre statue vit déjà. Les détails naissent et ils se disposent ensuite d’eux-mêmes. Lorsque vous modelez, ne pensez jamais en surface, mais en relief. Que votre esprit conçoive toute superficie comme l’extrémité d’un volume qui la pousse par-derrière. Figurez-vous les formes comme pointées vers vous. Toute vie surgit d’un centre, puis elle germe et s’épanouit du dedans au dehors. De même, dans la belle sculpture, on devine toujours une puissante impulsion intérieure. C’est le secret de l’art antique. Vous, peintres, observez de même la réalité en profondeur. Regardez, par exemple, un portrait peint par Raphaël. Quand ce maître représente un personnage de face, il fait fuir obliquement la poitrine et c’est ainsi qu’il donne l’illusion de la troisième dimension.
Tous les grands peintres sondent l’espace. C’est dans la notion d’épaisseur que réside leur force.
Souvenez-vous de ceci : il n’y a pas de traits, il n’y a que des volumes. Quand vous dessinez, ne vous préoccupez jamais du contour, mais du relief. C’est le relief qui régit le contour.

Exercez-vous sans relâche. Il faut vous rompre au métier.

L’art n’est que sentiment. Mais sans la science des volumes, des proportions, des couleurs, sans l’adresse de la main, le sentiment le plus vif est paralysé. Que deviendrait le plus grand poète dans un pays étranger dont il ignorerait la langue ? Dans la nouvelle génération d’artistes, il y a nombre de poètes qui, malheureusement, refusent d’apprendre à parler. Aussi ne font-ils que balbutier.
De la patience ! Ne comptez pas sur l’inspiration. Elle n’existe pas. Les seules qualités de l’artiste sont sagesse, attention, sincérité, volonté. Accomplissez votre besogne comme d’honnêtes ouvriers.

L’artiste qui se contente du trompe-l’œil et qui reproduit servilement des détails sans valeur ne sera jamais un maître. Si vous avez visité quelque campo santo d’Italie, sans doute avez-vous remarqué avec quelle puérilité les artistes chargés de décorer les tombeaux s’attachent à copier, dans leurs statues, des broderies, des dentelles, des nattes de cheveux. Ils sont peut-être exacts. Ils ne sont pas vrais, puisqu’ils ne s’adressent pas à l’âme.

Presque tous nos sculpteurs rappellent ceux des cimetières italiens. Dans les monuments de nos places publiques, on ne distingue que redingotes, tables, guéridons, chaises, machines, ballons, télégraphes. Point de vérité intérieure, donc point d’art. Ayez horreur de cette friperie.

Soyez profondément, farouchement véridiques. N’hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez, même quand vous vous trouvez en opposition avec les idées reçues. Peut-être ne serez-vous pas compris tout d’abord. Mais votre isolement sera de courte durée. Des amis viendront bientôt à vous : car ce qui est profondément vrai pour un homme l’est pour tous.
Pourtant pas de grimaces, pas de contorsions pour attirer le public. De la simplicité, de la naïveté !

Les plus beaux sujets se trouvent devant vous : ce sont ceux que vous connaissez le mieux.

Les maîtres sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux ce que tout le monde a vu et qui savent apercevoir la beauté de ce qui est trop habituel pour les autres esprits.
Les mauvais artistes chaussent toujours les lunettes d’autrui. Le grand point est d’être ému, d’aimer, d’espérer, de frémir, de vivre. Être homme avant d’être artiste ! La vraie éloquence se moque de l’éloquence, disait Pascal. Le vrai art se moque de l’art.

Si votre talent est neuf, vous ne compterez d’abord que peu de partisans et vous aurez une foule d’ennemis. Ne vous découragez pas. Aimez passionnément votre mission. Il n’en est pas de plus belle. Elle est beaucoup plus haute que le vulgaire ne le croit. L’artiste donne un grand exemple. Il adore son métier : sa plus précieuse récompense est la joie de bien faire. L’art est encore une magnifique leçon de sincérité.

Le véritable artiste exprime toujours ce qu’il pense au risque de bousculer tous les préjugés établis. Il enseigne ainsi la franchise à ses semblables. Or, imagine-t-on quels merveilleux progrès seraient tout à coup réalisés si la véracité absolue régnait parmi les hommes ! Ah ! comme la société se déferait vite des erreurs et des laideurs qu’elle aurait avouées et avec quelle rapidité notre terre deviendrait un Paradis !



Musique
Christian MALAPLATE | 07 Juin 2017 10:46

Musique :

Quatuor à cordes avec piano no-1 opus 25 (rondo alla zingarese) BRAHMS

Cvalleria rusticana MASCAGNI

Poème de l'amour et de la mer CHAUSSON

Prélude en si mineur CHOPIN

Symphonie en ré mineur (allegretto) FRANCK

Polonaise allegretto (symphonie concertante pour flûte et clarinette) Franz DANZI

La campanella LISZT

Rondo capriccioso en mi majeur opus 14 MENDELSSHON

Concerto pour piano et orchestre no-2 en fa majeur opus 102 (adagio) CHOSTAKOVITCH