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PREVERT
Christian MALAPLATE | 21 Septembre 2017 12:45

JACQUES PREVERT : Lumières d’homme

Né le 4 février 1900 à Neuilly Sur SEINE  Jacques PREVERT est mort le 11 avril 1977 à OMONVILLE-LA-PETITE dans le département de la MANCHE.(40ième année de sa mort)

Beaucoup de textes de Jacques PREVERT sont épars dans les revues. Jacques PREVERT aussi peu homme de lettres que ce soit, se soucie peu de ses écrits. Il les jette au vent comme un frais chanteur, comme un arbre ses feuilles. Heureusement il y a René BERTELE qui, avec obstination et ferveur, ramasse, trie, recueille, et c’est fin 1945, Paroles un chef d’œuvre d’art populaire. Pas besoin de matraquage publicitaire : le public reconnaît son poète, son enchanteur anarchiste et sentimental, et le succès est immense, les tirages plus grands que ceux des prix Goncourt, des millions d’exemplaires.  On s’enchantera dans toutes les classes sociales et plus particulièrement dans les classes populaires, et à tous les âges puisque PREVERT inventera à sa manière le livre pour enfants : Le petit lion, Contes pour enfants pas sages, Des bêtes, Bim le petit âne, lettres des îles Baladar, l’Opéra de la Lune et tant d’autres belles histoires.

Mais les limites entre œuvres pour petits et grands ne sont pas fortement marquées car il y a de la fraîcheur et de la jeunesse partout et, aussi bien dans les ensembles comme : Grand bal du printemps, charmes de Londres, Lumières d’homme, La pluie et le beau temps, Histoires, Spectacle, Fatras, Choses et autres, Arbres.

La poésie de PREVERT n’est pas exempte d’intentions, ni même d’idées  : dans sa poésie cocasse et révoltée, le drapeau noir des anarchistes du 20ième siècle surgit au milieu de l’arc-en-ciel surréaliste.

Paroles, paru en 1948 est un livre foisonnant qui pose, d’un coup tout PREVERT, le discoureur insurgé contre la sottise et l’atrocité du temps, le caricaturiste, le satirique, qui peint ses portraits ridicules, le fustigeur du bourgeois, le gars marrant qui n’a pas peur du mauvais jeu de mots, de l’à-peu-près, de la contre pétrie, du mauvais goût que la bonne sauce poétique fait passer, enfin et surtout l’homme fraternel, l’ami des humbles, des humiliés et offensés, des amoureux qui s’aiment et des pauvres qui souffrent.

   Pour se payer les têtes de son fameux dîner, il a recours à un art de la satire bien français, depuis le Moyen-Age jusqu’aux Mathurin REGNIER et BOILEAU, mais ici renouvelé par des procédés nés du surréalisme, sans oublier une tradition de libre pensée et d’anti-conformisme. S’écoule une liste bien longue, car pour Jacques PREVERT, il y a matière, dont voici le début de ce fameux dîner : 

Ceux qui pieusement

Ceux qui copieusement

Ceux qui  tricolorent

Ceux qui inaugurent

Ceux qui croient

Ceux qui croient croire

Ceux qui cra-croa

Ceux qui ont des plumes

Ceux qui grignotent

Ceux qui andromaquent

Ceux qui majusculent

Et cela se poursuivra ainsi jusqu’à Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d’autres entraient fiévreusement à l’Elysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s’était fait celle qu’il  voulait… avant de donner la nomenclature antithétique de ceux qui vont être ravis de le lire car il parle en leur nom, il trouve la voix de ceux qui n’auraient su aussi bien l’exprimer, ceux …

                                               Ceux qui vieillissent plus vite que les autres

Ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle

Ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi parce qu’ils voient venir le lundi, et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi, et le samedi et le dimanche après-Midi.

PREVERT est sincère, d’une sincérité entière là où cela friserait chez d’autres la démagogie. Certes, beaucoup retiendront ses poèmes pour le trait d’esprit, la trouvaille, l’humour grinçant et pourtant bonhomme, la cocasserie, la pirouette, qui ne sont toujours de la poésie, mais sans doute la petite porte par laquelle elle ne demande qu’à s’engouffrer.

                                                          Jacques PREVERT ne manque jamais de trouver sa joie dans le lieu commun bien assené ou l’évidence première pour en extraire une dérision digne de quelque Gavroche ou de quelque Poulbot. Son entreprise de démolition marche bien. Ses outils sont merveilleux d’efficacité. Ainsi il suffit d’inverser les termes, de donner de la faconde, d’appliquer le contrepet au groupe de mots pour inventer la dérision d’un cortège.

                                                          Mais il y a autre chose chez PREVERT que le détracteur des gens en place. Celui que nous préférons est le poète urbain, sentimental, mélancolique, humain et fraternel, en un mot populaire, celui qui aime les amants, les enfants comme dans cette célèbre Page d’écriture.

                                                          Ceux qui regrettent quelque amour enfui, ils aimeront la tendresse mouillée de Rappelle-toi Barbara.

                                                           7- Rappelle-toi Barbara

 

Dans maints poèmes de PREVERT l’illustration d’un mythe, celui d’une vérité prenant racine dans le peuple, dans la souffrance collective et quotidienne, est le mythe central d’un lyrisme de PREVERT, ce lyrisme à la fois révolté et tendre, qui alterne entre deux fidélités : celle qu’il voue à la fleur de feu, et celle, non moins exaltante, qu’il garde à la sentimentalité, à la classique petite fleur bleue préservée en vers et contre tous. Ces poèmes sont bien ceux du monde présent, sans idée d’autre monde ou de transcendance.

Souvent les poèmes de PREVERT sont mis en musique par KOSMA. Comme Sables mouvants qu’on entendit dans le film : Les visiteurs du soir.

                                                          Dans Paroles, Jacques PREVERT a tout rassemblé : le film cocasse et tendre de la vie au quotidien, le regard tendre et malicieux du mauvais garnement au cœur sentimental, la mélancolie des Feuilles mortes qu’on ramasse à la pelle avec les souvenirs et les regrets, des héros qui ne sortent pas d’HOMERE, mais du coin de la rue. Les feuilles mortes.

                                                       

Jacques PREVERT est un ami qui vous raconte des histoires sans se soucier des ressemblances avec celles d’avant-hier, et qui, en fait, ne sont pas tout à fait les mêmes, mais des reprises accompagnées de nouvelles musiques, un mariage de feuilleton et de féerie, une salve de coq-à-l’âne et de lieux communs, le tout poussé jusqu’à ce point où le burlesque devient poésie. Il est aussi le réaliste observateur des choses, grave parce que souriant, peintre, aquarelliste faisant amitié avec ce qu’il retrace, s’émerveillant des choses les plus communes. PREVERT  est le baladin de ses ballades populaires, le paladin en lutte contre nos maux, traquant l’image calamiteuse du côté du Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien et où de vieilles poupées font encore le tapin à soixante-cinq ans jetant des apparitions fantastiques.

PREVERT excelle à traquer sans en avoir l’air le fantastique quotidien tout en jetant un regard apitoyé sur les êtres qu’il croise. C’est un parler familier qui touche et derrière lequel le vœu apparaît d’une autre humanité.

                                                       Les livres se sont multipliés : contes pour enfants qui sont aussi contes pour les hommes. Livres qui se ressemblent, certes, mais où il y a toujours du nouveau, une manière inédite de dire Les enfants qui s’aiment.

                                                           Jacques PREVERT, c’est une présence à part, un anti-académique, un exaltateur du haut savoir des cancres et des enfants terribles. Il est pour les choses simples : pour lui le péché originel n’existe pas : l’exploitation de l’homme par l’homme est un crime ; les imbéciles doivent être fustigés. Il n’écrit pas dans une tradition figée, il ne cherche pas la parole seconde, mais une réalité première, abordable par tous, que nul ne lui a appris sinon la vie.