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Musique BRETON
Christian MALAPLATE | 09 Octobre 2017 19:08

Pucinella suite (sinfonia) STRAVINSKY

Quintette pour piano, hautbois, clarinette, cor, basson opus 80 en la mineur (intermezzo) Ferdinand THIERIOT

Six duos pour piano à 4 mains /romance, andante con anime RACHMANINOV

Concertino no-1 (grave, staccato) VAN WASSENAER

Idyll pour orchestre à cordes (sherzo, trio) JANACEK

Concerto pour flûte et flûte à bec en mi mineur (largo) TELEMANN

Fantaisie d'après J.S. SBACH / BUSONI



BRETON
Christian MALAPLATE | 09 Octobre 2017 19:02

L’union libre

Ma femme à la chevelure de feu de bois

Aux pensées d’éclairs de chaleur

À la taille de sablier

Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre

Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur

Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche

À la langue d’ambre et de verre frottés

Ma femme à la langue d’hostie poignardée

À la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux

À la langue de pierre incroyable

Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant

Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle

Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre

Et de buée aux vitres

Ma femme aux épaules de champagne

Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace

Ma femme aux poignets d'allumettes

Ma femme aux doigts de hasard et d’as de coeur

Aux doigts de foin coupé

Ma femme aux aisselles de martre et de fênes

De nuit de la Saint-Jean

De troène et de nid de scalares

Aux bras d’écume de mer et d’écluse

Et de mélange du blé et du moulin

Ma femme aux jambes de fusée

Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir

Ma femme aux mollets de moelle de sureau

Ma femme aux pieds d’initiales

Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent

Ma femme au cou d’orge imperlé

Ma femme à la gorge de Val d’or

De rendez-vous dans le lit même du torrent

Aux seins de nuit

Ma femme aux seins de taupinière marine

Ma femme aux seins de creuset du rubis

Aux seins de spectre de la rose sous la rosée

Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours

Au ventre de griffe géante

Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical

Au dos de vif-argent

Au dos de lumière

À la nuque de pierre roulée et de craie mouillée

Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire

Ma femme aux hanches de nacelle

Aux hanches de lustre et de pennes de flèche

Et de tiges de plumes de paon blanc

De balance insensible

Ma femme aux fesses de grès et d’amiante

Ma femme aux fesses de dos de cygne

Ma femme aux fesses de printemps

Au sexe de glaïeul

Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque

Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens

Ma femme au sexe de miroir

Ma femme aux yeux pleins de larmes

Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée

Ma femme aux yeux de savane

Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison

Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache

Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu

André Breton in Clair de terre © Éditions GALLIMARD



BRETON
Christian MALAPLATE | 09 Octobre 2017 19:00

 

Le poème l’Union libre  a d'abord été publié anonymement en 1931 puis associé au recueil Clair de terre publié en 1923 et rééditer en 1931. André Breton  traverse à cette époque des moments d'incertitudes amoureuses. Dans ce poème, André Breton exprime tout son amour en s’adressant à aucune femme précise, ainsi, nous ne savons pas si c’est celui pour sa femme dont il vient de se divorcer, Simone Khan, ou bien un  hymne à sa rencontre avec Jacqueline Lamba…

l'image de la femme  dans « L'union libre » par André Breton.

 Tout d'abord, André Breton utilise une forme poétique traditionnelle, le blason. Il a été créé par Clément Marot au XIXème siècle. Contrairement à la tradition (qui consiste à célébrer une seule partie du corps), André Breton célèbre toutes les parties du corps de la femme allant même jusqu'aux parties les plus intimes « ma femme au sexe de glaïeul ». La célébration de la femme est donc totale, la description semble former le mouvement du regard qui descend, remonte et se concentre sur un point, les yeux :

-vers 1 à 4 : moitié supérieure du corps

-vers 5 à 14 : focalisation sur le visage

-vers 15 à 24 : membres supérieurs

-vers 25 à 29 : membres inferieurs du corps

-vers 30 à 54 : du bas vers le haut

-vers 54 à 60 : les yeux

De plus, le poème est aussi construit sous forme litanique avec la métaphore « ma femme » et les parallélismes  de construction. La litanie est une prière, une invocation, par exemple : la litanie des Saints dans la religion catholique. La femme est donc toujours évoquée de la même façon comme si le poète était dans l’attente d’une apparition.

 Les images de la femme renvoyées par André Breton dans l'Union libre sont diverses. Dans un premier temps, elles contribuent à érotiser le corps féminin. En effet, en dehors des six derniers vers consacrés aux yeux, les éléments les plus évoqués sont : la langue, les seins, les hanches, le sexe  (4 vers), les aisselles, le dos et les fesses (3vers). Face à cette évocation novatrice puisque sans tabous et sans pudeurs, le poème devient une rébellion contre les conventions de l’époque, et  un véritable cantique à la sensualité de la femme. Ainsi par la beauté de son anatomie la femme devient la source inspiratrice pour André Breton et également  pour les autres surréalistes. L’étreinte amoureuse évoquée au vers 4, rend la femme vulnérable et séduisante grâce au contraste entre l’animal marin et la brutalité du tigre. De plus l’image des hanches de la femme à « la taille de tablier », au vers 44, désignée par le panier rond de la « nacelle » qui se balance sous le haut du corps,  rend sa démarche dansante et sensuelle.



BRETON
Christian MALAPLATE | 09 Octobre 2017 18:58

Dans ses essais comme dans ses proses littéraires, André Breton reste avant tout un poète. Mais la poésie de sa prose est bien différente de celle de ses poèmes; si ces derniers se caractérisent par un déferlement d'images — comme toute la poésie surréaliste --, la prose de Breton est à la fois baroque et classique. De longues phrases surchargées de métaphores, fréquemment sinueuses et interminables, colorées et très travaillées, habillent la pensée. On retrouve le même foisonnement dans l'un de ses premiers textes, Poisson soluble, l'un des seuls à répondre au concept d'"écriture automatique". On connaît également la fameuse déclaration de Breton selon laquelle les mots doivent désormais "faire l'amour". Cette connotation amoureuse — plus qu'érotique — vaut d'ailleurs pour toute son œuvre : Breton, qui se proclame l'héritier des romantiques allemands, de Nerval, de Rimbaud, de Lautréamont, n'est pas un poète "déchiré" comme Apollinaire et Éluard, c'est au fond le chantre du bonheur et de la femme. Les quelques pages d'Arcane 17 consacrées aux femmes comptent parmi les plus belles qui aient sans doute été consacrées par un homme à l'éloge de la féminité. On en dirait autant des pages de La Clef des champs, où Breton compare la place Dauphine à un sexe féminin.

Cet amour de la vie, cette santé foncière n'ont pas échappé à Artaud, qui — au plus fort du conflit l'opposant aux surréalistes — n'a voulu voir dans Breton qu'un "bourgeois repu". Et il est vrai que ce dernier est loin des abîmes de l'auteur du Théâtre et son double. Mais c'est justement cette vitalité, cette passion de vivre et de lutter qui ont donné à Breton cette aura et cette autorité uniques dans le monde littéraire de l'entre-deux-guerres. Dans un siècle bouleversé, assailli par des totalitarismes adverses, il a su réveiller pour un temps la flamme éternellement jeune du Romantisme. Nous trouvons aujourd'hui suspectes, et en effet confuses, ses élucubrations sur la magie, l'occultisme, les automatismes inconscients. Mais il ne faut jamais oublier qu'il a été capable de créer un "champ magnétique" qui a modifié durablement le destin de la poésie, et d'ailleurs aussi celui de la peinture. Le monde n'est plus tout à fait ce qu'il était avant le Surréalisme, même si celui-ci est passé à l'Histoire. Citons, pour finir, ces quelques vers du poète qui, mieux que tout commentaire, expriment sa passion et son espoir:
 

L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
tant qu'elle dure
défend toute échappée sur la misère du monde
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