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l'exaltation du sentiment amoureux
Christian MALAPLATE | 21 Février 2018 19:17

Paul VALERY poète et essayiste est un des auteurs français qui a cherché autant à créer une œuvre qu’à comprendre sa genèse, sa conception, sa réalisation, mais encore son effet sur le lecteur, sa résonance, sa capacité à émouvoir. Dans son Propos sur la poésie, il tente de définir l’émotion poétique. Il reconnaît ainsi deux sens au mot poésie. Le premier est de désigner des émotions produites dans des circonstances diverses. Un paysage, un instant, une personne, peuvent être poétiques. C’est en somme, la poésie naturelle, spontanée, immédiate. Le second sens est « une étrange industrie », écrit Paul VALERY, dont le but est de reconstituer volontairement et artificiellement l’émotion qui naît de la poésie naturelle.  Pour lui, le dessein du poète : « est de restituer l’émotion poétique à volonté, en dehors des conditions naturelles où elle se produit spontanément. » Paul VALERY peut alors définir l’émotion poétique comme une tendance à percevoir le monde où les objets et les êtres connus changent de valeur. Ils entrent « dans une relation indéfinissable, mais merveilleusement juste, avec les modes et les lois de notre sensibilité générale. »

2- Musique : Poème Le balcon de Charles BAUDELAIRE chanté par KIRJUHEL piste 1 -durée 3’58

Orphée ou l’émotion absolue.

L’épisode de la descente aux enfers constitue une des sources les plus inépuisables d’inspiration poétique. Dès l’Antiquité, la figure du poète guidé par un amour extrême, trouvant le courage héroïque de quitter volontairement la vie, non pour mourir à son tour mais pour chercher à vaincre la mort, offre une force à l’émotion poétique capable de défier les lois naturelles. Essentiellement, la victoire remportée par Orphée sur les  dieux, et donc sur le règne de la mort, grâce à la seule force de son génie poétique, procure à l’émotion le pouvoir de changer la volonté des dieux, de transformer le destin. Depuis son voyage dans l’au-delà, Orphée, qui ne parviendra finalement pas à sauver Eurydice, fonde néanmoins la possibilité d’un monde transformé par l’émotion poétique, plus accompli que le monde réel, qui entre en concurrence avec lui sans le renier. L’échec même d’Orphée, issu du doute et de l’inquiétude, renforce son aura. Le poète, au contraire du héros, ne conduit pas un combat mais une épopée du sentiment qui accepte toutes les hypothèses de l’émotion, la félicité comme le désespoir. Les premiers siècles du christianisme s’empareront de la légende d’Orphée, jusqu’à en faire un saint, dans laquelle ils trouveront l’ébauche de la psychologie d’un dieu humain, temple des émotions, mis en échec par la vie, mais victorieux de la mort.

Dans ses Métamorphoses le poète latin OVIDE en parlant du mythe d’Orphée fonde la doctrine d’un art de l’émotion, une poétique universelle du sentiment élaborée pour changer la vie et vaincre le néant. L’amour, la sincérité, la prière traduits par les vers et la lyre du poète émeuvent les dieux, les maîtres du destin des hommes, jusqu’aux larmes.

L’émotion ressentie permet d’inverser le cours naturel de l’existence et passer de la mort à la vie. Après DANTE et sa Divine Comédie, où l’auteur lui-même entreprend comme Orphée de traverser les Enfers, les poètes de la Renaissance versifient sur la mélancolie et les regrets de ne pouvoir connaître le résultat sublime de l’amant d’Eurydice.

3-Musique :Poème Vers dorés de Gérard de NERVAL chanté par Patrick HAMEL

 

L’émotion renaissante

PETRARQUE poète latin du 14ième siècle consacre une grande partie de son œuvre à Laure. Passion amoureuse, qui dure au-delà de la mort de Laure. Il a ce qu’on pourrait appeler la subtilité du cœur, en même temps la profondeur de l’esprit ; cet amant passionné est un penseur, ce poète est un philosophe.  Les poètes de La Pléiade, en particulier Pierre RONSARD ou Joachim du BELLAY ont fait de PETRARQUE leur modèle et y puisent leur volonté de redonner à l’émotion la place première dans l’art poétique. RONSARD, notamment, en nourrit sa poétique lyrique de l’amour. Mais il crée, également de véritables dogmes en matière de poésie : l’inspiration est un don divin ; le poète est possédé par la « fureur poétique » ; la poésie, est avant tout, l’expression de l’émotion et de la sensibilité. LA PLEIADE, impose ainsi, pour la poésie de langue française à qui elle donne ses lettres de noblesse, le registre des émotions comme fondement d’un art poétique français et met pratiquement fin à l’influence des poètes rhétoriqueurs, partisans depuis le Moyen-Age d’une poésie savante et de jeux virtuoses du langage.

4-Musique : Poème Venise d’Alfred de MUSSET chanté par Colombe FREZIN piste 2 -durée 3’36

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Le 19ième siècle : Le temps du lyrisme

            Autant la Renaissance fonde la primauté de l’émotion en poésie, autant l’âge classique, le 17ième siècle (mais aussi à sa suite le 18ième siècle, siècle des lumières), s’éloignera-t-il de la poésie intime et personnelle, réceptacle de sentiments et de sensibilité. C’est alors l’âge d’or de la poésie dramatique, le règne du théâtre, et les exemples les plus bouleversants de l’expression des émotions se trouveront dans les tragédies de Jean RACINE- Phèdre, Andromaque ou Bérénice.- Au 19ième siècle, la génération romantique illustre spectaculairement le triomphe de l’émotion. Le chef de file des romantiques Alphonse de LAMARTINE peut écrire que l’homme est « un dieu tombé qui se souvient des cieux ».

L’individu, déchiré par l’immensité de ce qu’il éprouve, ne peut plus que se tourner vers les dieux. L’émotion devient spiritualité, le poète davantage un interlocuteur du ciel qu’un troubadour au cœur meurtri. Toutes les forces de son esprit tendent désormais vers l’universel, le cosmos et le dialogue avec le destin.

Au tournant du siècle vers 1850, BAUDELAIRE, bientôt suivi de RIMBAUD, de VERLAINE et de MALLARME, marque une évolution profonde du lyrisme.  La révolution industrielle, l’échec des mouvements démocratiques, l’expansion urbaine et les transformations radicales de la société scellent l’échec du romantisme et de ses espoirs. Les illusions perdues de cette génération conduisent BAUDELAIRE à bouleverser les relations de la poésie et de l’émotion. Celle-ci s’éloigne du cœur et de ses états affectifs pour s’intellectualiser. L’observation et l’analyse l’accompagnent désormais. Des formes stylistiques nouvelles (poèmes en prose), des thèmes nouveaux (la ville, la misère, le progrès), des théories (l’art pour l’art, le symbolisme) surgissent. L’émotion devient une philosophie, un concept ; le lyrisme, une arche sainte de la poésie s’élevant au-dessus d’une modernité injuste et hostile bien que fascinante.

5-Musique : Poème : Ecoutez la chanson bien douce de Paul VERLAINE piste 1 -durée 2’53

Eclipses de l’émotion et de la poésie.

            Comme le reste de la société, la Première guerre  mondiale marque un bouleversement majeur dans la littérature. L’héritage du 19ième siècle a disparu avec la tragédie dans laquelle l’Europe est plongée et avec la mort de millions d’hommes. La paix voit surgir des mouvements nouveaux (comme le dadaïsme, le surréalisme) qui s’emparent de la poésie. La brutalité de la guerre trouve un écho dans le foisonnement de formes nouvelles, destructrices des ordres anciens qui régissaient la beauté et l’expression des émotions. Peut-on encore s’émouvoir après 1914-1918 ? Pourtant des poètes, comme Paul ELUARD et André BRETON poursuivent une inspiration lyrique dans des poèmes d’amour avec lesquels rivalise Louis ARAGON. La muse de Louis ARAGON est sa femme Elsa TRIOLET femme de lettres d’origine russe. Il lui consacre son œuvre, renouant avec les formes les plus bouleversantes de la poésie courtoise. Le même ARGAON, durant l’occupation allemande, pendant la seconde guerre mondiale, consacre sa verve lyrique à l’exaltation de la liberté et de la Résistance, ouvrant une voie longtemps inexplorée de la poésie française, de l’émotion patriotique, d’un chant composé pour le combat dans lequel le rejoint un autre poète René CHAR. La Libération puis le retour à la prospérité économique, qu’on appelle les trente glorieuses (1945- 1975), paraissent assécher presque totalement le lyrisme français comme si le seconde guerre mondiale en avait été le dernier vers. La poésie flamboyante de SAINT-JOHN PERSE en est la dernière manifestation remarquable et singulière aux côtés de l’œuvre du martiniquais Aimé CESAIRE, chantre de la négritude.

« Mais émouvoir par des formes et des objets dont l’art seul fait des forces émouvantes… c’est le dessein le plus ferme et le plus profond que l’artiste puisse concevoir. »

C’est ainsi que Paul VALERY fixe le destin du poète. Il détermine la nature exceptionnelle de l’émotion poétique qui ne vient pas du monde, du réel et du vécu, mais qui surgit de leur confrontation avec la création artistique, avec la sensibilité des hommes et leur refus de laisser la vie n’être que ce qu’elle est.

6-Musique : Poème : Chanson de la plus haute tour d’Arthur RIMBAUD chanté par Catherine LEFORESTIER piste 2 -durée 2’58

Le lyrisme, une poésie des émotions

            Le mot « émotion » dérive du latin MOVERE « se mouvoir », incluant l’idée d’un mouvement vers l’extérieur. L’un des premiers traités sur les émotions nous vient de René DESCARTES ; dans le Traité sur les passions de l’âme, il identifie les six émotions premières : l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Toutes les autres émotions résulteraient d’une combinaison et d’une variation de l’une des six émotions. L’émotion peut se définir également comme une réaction physique et psychologique à une situation. Les émotions prennent des formes différentes : simples, mixtes, refoulées ou simplement apparentes.

Blaise PASCAL nous dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Mais le cœur s’épanche et s’exprime particulièrement librement dans le domaine poétique. Ainsi, les émotions sont-elles la cause, le sujet et le but de la poésie, épousent-elles des formes variées et complexes et appellent-elles un mode de lecture particulier, un pacte émotionnel entre le poète et le lecteur.

7-Musique : Poème Les chevaux de l’amour de René-Guy CADOU chanté par Marc ROBINE

La condition du poète, l’état émotionnel

Louise LABE, poète de la Renaissance, éprouvait un amour pour Olivier de MAGNY ami de DU BELLAY. Cet amour malheureux est à l’origine de beaucoup de ses poèmes. Par exemple le huitième sonnet de son recueil Elégies et sonnets « Je vis, je meurs » est le poème le plus célèbre de Louise LABE. La poétesse           y reprend, dans un registre lyrique, la description de la passion et des sentiments contradictoires. Elle détaille l’état émotionnel dans lequel elle se débat – Le langage poétique non seulement décrit la nature de ses émotions, mais permet également de définir leurs intensités, les comportements associés et les liens avec le monde réel.

8-Musique : Poème : Je vis, je meurs…de Louise LABE chanté par Chantal GRIMM

 

Isidore DUCASSE, plus connu sous le pseudonyme de Comte de LAUTREAMONT, dans son œuvre Les Chants de Maldoror qui se présente comme une épopée en prose est animée par la violence et la révolte. Le poète rebelle emprunte des éléments au romantisme noir et notamment, au satanisme. Il traverse une crise religieuse et spirituelle, où les valeurs de bien et de mal sont inversées.  Son double, Maldoror, est un héros solitaire, sombre et maléfique, capable néanmoins de rire. C’est un être surhumain, archange du mal, qui lutte sous différentes apparences contre le Créateur, souvent ridiculisé. La violence des émotions du personnage de Maldoror exprime une forme particulièrement forte du désespoir et de la frénésie romantiques.

9-Musique :Poème (extrait) Les chants de Maldoror de LAUTREAMONT dit par Denis PODALYDES

 

Les formes nées et porteuses d’émotions se confondent avec la prière, l’élégie, l’hymne, la ballade, la complainte, les litanies, le sonnet, la chanson et, bien sûr, avec l’éloquence, qui engage elle aussi l’affectivité.

Le lyrisme exprime la voix du poète qui fait l’expérience de sa condition d’homme. Il se mesure à la recherche toujours renouvelée d’un langage apte à traduire l’intensité des émotions.

Paul VALERY définit le lyrisme comme « le développement d’un cri » que la poésie lyrique transformerait en chant. Le cri, par sa soudaineté, garantit au lyrisme sa sincérité et l’authenticité des sentiments exprimés ; il surgit des abîmes de l’homme dans un élan émotionnel qui échappe à tout contrôle, où se mêlent l’urgence, l’alarme et la nécessité. Le cri nous fait sursauter, nous tient en éveil, car la poésie lyrique installe avec son lecteur une relation émotionnelle active qui engage le corps. Le corps joue un rôle crucial dans la réception et la transmission du condensé d’émotion que contient le poème. Le lecteur endosse la place du poète et éprouve les émotions qui lui sont décrites. D’une certaine façon, il entre dans le corps de l’autre, va jusqu’à lui, instaure une identification avec le poète, prend le texte comme un monologue  intérieur. Se pratique alors une sorte d’amitié, ou de voyage intérieur.