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Les voix du poème...
Christian MALAPLATE | 04 Mars 2018 09:13

Aujourd’hui l’émission a pour thème : Les voix du poème dans l’alchimie du verbe- Dans la première partie de l’émission je vais parler du poème Correspondances de Charles BAUDELAIRE et dans la deuxième partie je vais parler du poème Le bateau ivresse d’Arthur RIMBAUD

1-Musique : Poème La musique de Baudelaire chanté par Léo FERRE

Je vous invite à faire une approche du poème Correspondances de Charles BAUDELAIRE –

 Charles Baudelaire, dans son recueil de poèmes Les Fleurs du mal, œuvre novatrice mais provocante publiée en 1857, confère au poète un rôle nouveau d’intermédiaire entre la Nature et l’homme. Le début du recueil expose la situation difficile de l’artiste dans le monde bourgeois positiviste et étriqué du Second Empire : ainsi est-il maudit dans « Bénédiction », exilé, rejeté par le monde dans « L’Albatros ». Mais dans « Correspondances », le poète renoue avec la fonction romantique du mage. En effet, Baudelaire est persuadé que seul le poète peut percevoir intimement le monde sensible, sa première source d’inspiration. Ici, le poète ouvre dans la méditation sur la Nature une nouvelle voie de connaissance en même temps qu’il invente ou plutôt affine les expressions novatrices qui lui permettront de rendre compte de cette expérience mystique. Le poète livre une méthode, celle des synesthésies, c’est-à-dire des équivalences sensorielles. Les outils littéraires aptes à rendre compte de cette démarche sont essentiellement les figures d’images : comparaisons et métaphores. Le poème « Correspondances » est donc d’abord un poème didactique organisé selon la progression logique propre à ce type de texte : l’instauration de la relation, les correspondances dans la nature elle-même, enfin les parfums dont seul le poète peut discerner les significations. Baudelaire utilise habilement la structure du sonnet : les deux quatrains constituent le temps théorique, les deux tercets livrent le développement d’équivalences. Ainsi « Correspondances » se présente-t-il comme un véritable « art poétique », c’est-à-dire la formulation d’un projet esthétique en même temps que son illustration par l’exemple.

            Correspondances :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

                                             

Dans Correspondances on trouve Une vision idéaliste du monde : le naturel et le surréel. La nature est présentée comme un lieu sacré. Il ne s’agit pas ici de la campagne même si la Nature est ensuite comparée à une forêt. Baudelaire envisage l’univers perceptible par nos sens. La Nature est évoquée sous la forme du temple, lieu de communication privilégié entre notre existence et l’au-delà. Baudelaire renvoie peut-être à la pythie de Delphes dont les propos obscurs pour le commun des mortels étaient compréhensibles seulement pour les prêtres (le poète) qui les traduisaient à destination des fidèles.

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Le premier quatrain est bâti sur la double métaphore filée du temple et de la forêt. La constitution de l’univers sensible est rendue par des références à l’enceinte sacrée de l’architecture grecque ou égyptienne. Notre existence terrestre constitue seulement le téménos, sa signification et sa réalité ultime ne peuvent être assumées que dans l’ombre propice et mystérieuse du sanctuaire où trône la divinité. De même la Nature sensible est évoquée par la forêt, lieu impénétrable par excellence, lui aussi marqué par l’ombre et la présence d’une vie secrète. Ce dernier thème invite également à l’élévation vers l’au-delà. En effet l’arbre est le trait d’union entre la terre où s’implantent ses racines et le ciel vers lequel s’élancent ses branches. Les deux comparants sont réunis par l’analogie des « vivants piliers ». Les troncs rectilignes des arbres rappellent les fûts des colonnes. La forêt devient une cathédrale végétale. La Nature se définit par la symbiose des différents domaines antinomiques évoqués : la minéralité de l’architecture, le dynamisme du vivant, la vie secrète du mystère. La Nature est un Tout complexe, non réductible à ses aspects positivistes. Le poète est bien celui dont la mission est d’employer le langage au service du mystère indicible.
Ce nouvel ordre du monde perçu intuitivement, cette continuité entre les états de la Nature sont évoqués par deux enjambements. Si la nature semble un temple pérenne, l’homme en revanche ne fait que « passer ». L’homme appartient à un règne éphémère. L’harmonie entre cette Nature éternelle et ce voyageur en escale. Pour Baudelaire, la Nature est habitée par une présence intelligente qui parle à l’intelligence humaine. L’initiative n’appartient pas à l’homme, ce n’est pas l’homme qui, le premier, découvre la surréalité par son regard intérieur. Il est « observé », accompagné de manière bienveillante, et ainsi invité à entrer dans le mystère. Baudelaire rompt avec la tradition de l’effroi sacré. La patrie de l’artiste est l’invisible, l’indicible.

L’artiste est invité à décrypter les signes. Ce langage, comme les hiéroglyphes des temples égyptiens, est difficile à interpréter. La représentation en cache le sens. Ce sont les « confuses paroles ». Cette relation entre l’homme et le mystère de la Nature reste d’abord occasionnelle, ce qu’indique le « parfois ». Elle est de plus souvent opaque et sibylline. L’homme doit donc chercher une voie à l’intérieur du temple, c’est-à-dire une signification, une interprétation spirituelle derrière la réalité prégnante du monde. Les correspondances sont d’abord verticales, elles conduisent l’homme à entrer en relation avec une surréalité qui donne un sens et une forme à l’univers sensible. Finalement il faut inverser notre point de vue commun, remonter vers la source : ce qui est premier n’est pas l’information donnée par nos sens, mais l’Intelligence, l’Idée qui a informé le monde sensible. Cette approche repose sur une philosophie idéaliste : la matière n’est qu’apparence, le spirituel demeure la réalité profonde et cachée. C’est l’Idée qui est à l’origine de l’univers.

                                           

Dans le second quatrain, du poème Correspondances :

                                      Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Baudelaire expose sa théorie des correspondances horizontales entre les différentes sensations. Ce sont les synesthésies, la superposition des sens. Baudelaire utilise un sens pour évoquer les perceptions enregistrées par un autre. Ainsi l’odorat sera-t-il suggéré par des sensations tactiles ou visuelles…
Ce quatrain est composé d’une seule phrase dont l’information la plus importante est située à la fin. Le lecteur est invité à parcourir le même chemin que le poète en se mettant à l’écoute des « confuses paroles » dont il était question dans la première strophe. Puis de proche en proche, par des phases floues, il parvient à une évidence énoncée avec force. Ces « confuses paroles » sont devenues les « longs échos », ces perceptions indistinctes-

Le mystère de la vision nocturne est rendu par un recours aux valeurs contrastées du noir et blanc : « ténébreuse », « nuit » et « clarté ». Ce rendu antithétique souligne la « profonde unité » de l’intuition : la vérité de la sensation est complexe, elle se situe à un niveau accessible seulement à celui qui creuse ses perceptions. De toute façon elle reste globale, fugace et indistincte, ce qui est suggéré par les trois comparaisons chargées de donner des équivalences plus que d’expliquer cet état voisin de la transe. Le mystère se laisse seulement approcher et non contempler. Il doit conserver l’aura sacrée du songe nocturne.
Le dernier vers du quatrain est l’axe du sonnet, il est l’évidence qui clôt les lentes préparations précédentes comme des vagues successives. Baudelaire voit au-delà de la diversité de ses sensations l’unité profonde de l’univers.

                                             

Les deux tercets du poème Correspondances de Baudelaire            forment une seule phrase bâtie comme celle du second quatrain : le lecteur est à nouveau invité à suivre le poète dans ses expériences pour progressivement parvenir à une évidence extatique. Nous pouvons noter également le rôle prédominant des comparaisons qui servent de passerelles pour créer ces fameuses équivalences entre l’ordre sensible et l’ordre psychologique ou moral. Baudelaire part donc d’une expérience sensorielle olfactive peu exploitée par les poètes qui se montrent en général plus séduits par les formes, les couleurs ou les sons.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Le poète se sert des parfums pour explorer cette voie confuse des synesthésies et en tirer tous les enseignements possibles. Il procède par une succession de constats ou d’affirmations.

Baudelaire va donc exprimer la qualité de la sensation par des équivalences tirées d’autres domaines sensitifs. Trois qualificatifs expriment l’harmonie des senteurs simples : « frais » renvoie aux sensations tactiles en même temps qu’au repos ou à l’innocence morale. « Doux » exprime aussi le toucher en même temps que la paix, le confort et la suavité, le comparant relie à l’ouïe. « Verts » évoque la vue, connote la fraîcheur, la satisfaction chantée par le psalmiste et sans doute aussi l’innocence. Toutes ces épithètes renvoient à l’enfance, à la nostalgie de la pureté. La fin du premier tercet est marquée par un tiret qui souligne la rupture et le passage à l’antithèse.

À l’enfance succède l’âge adulte ; à l’innocence, le péché ; à la fusion, l’exclusion ; à la paix, l’inquiétude ; à la simplicité et à l’évidence, la complexité et la remise en question… Les fragrances épicées sont elles aussi définies par trois qualités, non plus sensibles mais morales.

Ces qualités sont attribuées avant que ne soit cité l’objet. Ainsi « corrompus » appelle « ambre » et « musc», deux parfums associés à la femme. « Riches et triomphants » annoncent « benjoin » qui apporte sa note orientale exotique, mais qui est surtout nommé pour son utilisation semblable à celle de l’encens. Ces épithètes renvoient enfin à l’ « encens » dont le christianisme, dans la continuité de l’Ancien Testament, a fait, dans ses cérémonies, le symbole de la prière qui monte vers le ciel. Ces deux derniers parfums sont donc synonymes de raffinement et d’élévation spirituelle.

En effet le parfum est envoûtant, il enivre et porte en lui « l’expansion des choses infinies ». Ce que Baudelaire relève est la capacité du parfum à envahir tout l’espace, la senteur paraît moins matérielle que le son, la couleur ou le toucher. Le parfum est bien la porte qui ouvre aux extases l’être humain borné, ce qu’exprime la chute : « Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ». Il faut bien comprendre le mot « transports » comme un « mouvement violent de passion qui nous met hors de nous-mêmes ». Le parfum est donc un des instruments de l’Idéal, capable comme Les Paradis artificiels de solliciter l’imagination pour quitter un moment la prison terrestre. Cette expérience d’élévation  saisit l’être entier du poète, corps et esprit. Le parfum en un sens dématérialise la perception.

Le sonnet est construit sur une note ascendante qui passe de la « ténébreuse et profonde unité » à la clarté et aux vertiges d’une ascension spirituelle. Par un usage raisonné des sens, principalement l’odorat, le poète peut accéder à la surréalité et à la vision extatique.

                                             

La poésie n’est plus un art descriptif chargé d’embellir la réalité ordinaire. Loin de la cantonner dans une peinture illusoire, Baudelaire la promeut comme une forme de connaissance intuitive, la voie royale pour parvenir au secret du monde. L’exercice de la poésie devient une activité essentielle, un sacerdoce.

À cette fin Baudelaire systématise la pratique des correspondances à l’intérieur de l’acte d’écriture poétique. De même la poésie doit entretenir des correspondances étroites avec les autres formes artistiques comme la peinture ou la musique. Le poète doit rechercher ces équivalences picturales ou musicales à l’intérieur même de sa poésie, ce que Baudelaire nomme la « sorcellerie évocatoire ». La poésie devient un exercice conceptuel et musical, un acte religieux, une célébration d’envoûtement.

 « Correspondances » est un poème fondateur qui assigne une fonction existentielle à la poésie. Le poète veut rompre le maléfice d’une réalité qui emprisonne l’homme dans ses limites désespérantes. L’Art est cette évasion nécessaire par laquelle l’homme peut retrouver sa dignité. Il doit partir à la recherche du paradis dont il a été exilé, essayer de retrouver la voie vers le monde des Idées dont il est issu. Telles sont les ambitions de la poésie baudelairienne sans cesse écartelée entre ce spleen qui la cloue à terre et cet Idéal qui l’appelle. Ces tentatives nécessitent la constitution d’un langage opératoire magique. Cependant les réussites sont fugaces et peu nombreuses au point que la victoire du spleen sur l’Idéal va se confondre peu à peu avec la douloureuse impuissance créatrice.

Poème La vie antérieure de Baudelaire chanté par Léo FERRE

Maintenant je vous invite à une approche du poème Le bateau ivre d’Arthur RIMBAUD

Rimbaud rejoint en septembre 1871, Verlaine à Paris avec ce long poème, le "Bateau ivre", qu'il va réciter au cénacle parnassien. L'accueil est enthousiaste-

Le départ du navire (Q 1 et 2)

L'obscurité du poème, s'éclaire si l'on mène de front deux lectures, le récit d'un voyage maritime, d'une odyssée, que raconte, le bateau lui-même, et celui d'une expérience, d'une quête poétique. Le "je" désignant tant le bateau que Rimbaud. Le voyage est une longue métaphore, en 25 quatrains d'alexandrins à rimes croisées, Ce "Bateau ivre" est à la fois l'odyssée d'un bateau et d'un poète adolescent à la dérive ! on y trouve des superpositions, des surimpressions, entre une dramatique "maritime" et les exploits, les épreuves, les échecs de l'adolescent entré en poésie ! Toutes les expériences du bateau ivre sont celles de Rimbaud. Par un jeu constant de métaphores entre poète et bateau, on assite à la première séparation, pour le navire l'éloignement des "haleurs" qui représentent les liens, les guides et pour le poète les traditions, les entraves, les conventions. Les "Fleuves impassibles" représentent cette société immobile, étrangère à ses élans poétiques. La violence de la séparation rendue par l'image du massacre des haleurs est ici renforcée par les "i" rouges que le sonnet des "Voyelles" associait à de brutales ivresses. Les alexandrins amples, sans pauses fortes rendent compte de l'impatience du poète pour sa nouvelle aventure loin de la société commerciale, source de toutes les aliénations de l'individu. "Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais" traduit sa rébellion d'adolescent, son désir d 'autonomie, mais l'ambiguïté du verbe "descendre" que l'on pourrait croire au fil de l'eau deviendra une descente en enfer.


Le contact avec la mer (Q 3 et 4)

Le "Moi" qui éclate à l'attaque du vers affirme le dynamisme et l'énergie du poète dans son projet. Au givre immobile de l' hiver qui engourdit et traduit l'enfance idiote qui s'isole dans son propre monde, succède les hardiesses et les tempêtes de l'adolescence. Le poète-navire quitte le monde, les "péninsules démarrées". Au fleuve paisible succède un univers marin agité, chaotique que résume le terme "tohu-bohu". Le contact avec l'océan est une danse métaphorisée, une euphorie, de liberté retrouvée, une délivrance que l'on retrouvera dans le poème "Phrases", "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher... et je danse". Cette euphorie devient indifférence, insouciance du bateau fugueur face aux gouffres marins, "rouleurs éternels de victimes", mépris des dangers, des signaux d'alarme "l'œil niais des falots".

 

L'euphorie marine Dans le Bateau Ivre de RIMBAUD (Q 5 et 6)

Mer et ciel se confondent dans une constellation de mots, de néologismes et une galaxie de strophes. La phase d'initiation est terminée et lui succède une grande jouissance, un appétit longtemps contenu. Comme "Ophélie", il s'abandonne "ravi" aux courants marins et tourné vers le ciel dévore les "azurs verts". Totalement immergé dans la mer, possédé par elle au point de ne plus être qu'une "flottaison blême", il s'abandonne à l'immensité qu'il souhaite parcourir, oublie son corps pour devenir pensée et ne faire qu'un avec l'objet de son désir.

L'expérience du voyant (quatrains 7 et 8)

"J'ai vu quelques fois ce que l'homme a cru voir" résume à lui seul le but de son entreprise, il a désormais une vision de son projet que lui procure cet état extatique, dans ce "rutilements" de couleurs, ces "bleuités", néologisme des "Premières communions", musical en soit. Ici l'univers est somptueux et harmonique crées par le jeu d'assonances en "ou", "an/en", "i". La majesté du rythme, ample et lent, est porté par le flux des allitérations en "r", "l", "m". Plus besoin désormais d'artifices, ces "paradis artificiels "de l'alcool pour communier avec le monde, et célébrer la grande "fermentation" de "l'amour", avec les "rousseurs" de la mer, illuminée par le soleil. Errance spatiale, vagabondage poétique, identification du monde à la poésie, langage au gré du mouvement, des remous. Débute ensuite une série de plusieurs quatrains qui constituent le récit proprement dit de l'expérience du" Bateau ivre". Tous sont introduits par des attaques très fortes, "Je sais", "J'ai vu", "J'ai rêvé", et confirme la prise de possession sensorielle ou mentale par le moi du poète, tout au long de cette odyssée périlleuse mais éblouissante. Les effets de vagues sont amplifiés par la syntaxe et la métrique : "les cieux, et les trombes/Et les ressacs et les courants" sont autant d'éléments surdimensionnés et angoissants. Un moment de grâce avec "'Aube" ce premier moment de la journée empreinte de virginité, de pureté qui est à Rimbaud ce que le crépuscule est à Baudelaire. "J'ai vu", répété au vers suivant affirme la certitude de ses visions. "Je sais" lui aussi redoublé, légitime son voyage. La vraie vie n'est pas ici comme le prétend Verlaine mais bien "ailleurs", dans la vérité absolue des délires de l'imaginaire, dans cet autre monde recréé par alchimie verbale, fait de "neiges éblouies", de "sèves inouïes".

 Visions et hallucinations (Q 9 à 17)

Le poème se met à charrier des visions inédites, les unes belles et exaltantes, les autres dangereuses et terrifiantes, le feu, la glace, le métal, la pierre, les animaux et végétaux, une multiplicité d'objets, de nuances et de sensations, objets de la quête infinie du "vogueur.

Ces images, ces visions énumérées sans transition provoquent des sensations par la sonorité des mots qui les expriment. Florilège hétéroclite à connotation dramatiques, nature grandiose, forces paniques, adjectifs hyperboliques "éblouies", "inouïes" traduisent ici le délire et l'effarement du "voyant". Paysages exotiques, d'un surréalisme onirique, mêlant les règnes, les hommes et les bêtes, en d'audacieux raccourcis syntaxiques, magie des mots inventés, créant une nouvelle langue poétique, comme ces "dérades", sortie de rade. Mais la quête ne va pas sans risques et périls, l'extase n'est acquise qu'au prix du martyre, et la mer semble se faire tantôt sirène tantôt pieuvre. La métamorphose est saisissante, de l'errance jubilatoire du poète-bateau à l'être ballotté, assourdi par les oiseaux "criards" et désormais prêt à sombrer dans la mort.

 

 

Le doute et le regret (Q 18 à 21)

Le désenchantement emporte désormais, en vagues successives, le poète-navire, jusqu'au reniement de sa révolte, jusqu'au retour souhaité, et désabusé, dans l'univers familier, la "flache" des Ardennes de son enfance. Le présent amer "je regrette" se substitue aux imparfaits frénétiques de l'épopée passée. Le "Moi" en anaphore aggrave un bilan désespéré de l'aventure qui oscille entre les images somptueuses et visions sinistres. Le poète se retrouve aussi seul qu'au départ, au ban de la société que matérialisent les "Monitors" ( garde-côtes) et des "voiliers des Hanses" (ligues commerciales riches). Il a peur, croit entendre le "rut des Béhémots" (monstres marins), et voir des "Maelstroms épais" (tourbillons). Il est temps de revenir à l'abri derrière les "anciens parapets".

Un voyage déprimant (Q 22 et 23)

La liberté à laquelle aspire Rimbaud semble se heurter à des obstacles paralysants. Malgré sa jubilation de voyant, ses visions d'archipels sidéraux ou mer et ciel se confondent, le monde qu'il a entrevu et qu'il a cru pouvoir conquérir, ne lui laisse que de l'amertume. Si la folie guette le voyant, comme les visions "effaraient" naguère "l'œil bleu" d'Ophélie, c'est que la voyance n'est rien d'autre qu'un excès, une énormité du Moi, transgression, subversion, fuite et fugue encore. Beaucoup de poèmes de Rimbaud sont autant de récits d'échecs malgré l'étonnante énergie du créateur. La "nuit sans fond" finira bien un jour par "s'illuminer" et le navire rentrera humilié, mais enrichi néanmoins de certitudes dans son naufrage. Le désir de la "future Vigueur" n'en est pas moins suivi d'un désir de néant, d'anéantissement, de suicide. L'humiliation et l'amertume emportent dans la dérision ce qui a été vu et chanté : l'aube, la lune et le soleil. Le constat est sans appel, martelé par l'allitération, en « t», martèle la triple affirmation. Débordé par ses passions "l'âcre amour", désenchanté par les "rousseurs amères", dépassé par son ivresse, le poète aspirer au suicide. Ce vœu, redoublé, avec en exergue "o" maintient l'assimilation du poète au navire, suicide qui ferait peut-être de lui un de ces "noyés pensifs" naguère rencontrés.


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Une leçon positive (Q 24 et 25)

Une réduction s'opère dans ses désirs et ses aspirations, feu des mers lointaines, exotiques préférées par une petite mare, la "flache" dans laquelle des enfant joue avec un peu d'imagination. La maturité et la plénitude rêvées s'effacent devant le retour des images pleines de la nostalgie de l'enfance qu'on avait cru pouvoir quitter par la seule magie des mots. Le contre-rejet "lâche", à double sens, résume à lui tout seul la profondeur de la déception. Les mots ont "lâché" Rimbaud, son alchimie n'a pas donné l'or espéré, le monde qu'il voulait construire est encore illusion. L'entreprise, aussi éphémère qu'un papillon de mai condamne-t-elle le "bateau ivre" à un retour au port, au quotidien détesté ? "Je ne puis plus" apporte la réponse négative. Malgré l'échec du voyage, il ne veut plus être récupéré par ses anciennes habitudes, par la société mercantile des "porteurs de coton". Tout le dernier quatrain scande une série de refus, celle des traditions, le " sillage", celle des honneurs "drapeaux et flammes", glorioles dérisoires, celle des contraintes, les "horribles pontons".

Il y a une leçon positive à cette expérience, même si les mots ne suffisent pas à changer le monde et la vie, même si l'on peut se perdre dans les mots comme on se noie dans l'océan, ce contact avec "l'envers" du monde est une expérience enrichissante. Toute soumission à un endroit ne peut se comprendre et s'admettre qu'en connaissant l'envers. C'est avec cette connaissance que se prendra un nouveau départ vers le nécessaire "ailleurs" toujours à conquérir.

Conclusion
Avec sa structure narrative conventionnelle, son symbolisme sommaire, sa métrique sage, son mélange de facilités et d'audaces tapageuses, le "Bateau ivre" est sans doute l'ultime exercice de style de celui qui naît à la voyance mais ne peut résister à la tentation d'essayer, une dernière fois, les vertus miraculeuses du langage. Labourant avec une ardeur sans pareille les champs linguistiques et sémantiques, le poète y prend le risque de maquiller ses tourments et ses espérances dans une forêt de mots et d'images où il finit par se perdre après avoir cru s'y purifier.

L'importance du "Bateau ivre" dans la carrière de Rimbaud tient précisément à la prise de conscience et à la formulation de cet échec. Échec éprouvé, raconté et d'une certaine manière surmonté par le poème lui-même. Rimbaud sait bien qu'on ne change pas sa vie avec des mots mais il sait aussi que ses échecs lui donnent la "Vigueur" dont il a besoin pour un nouveau départ. Le "Voyage" était pour Baudelaire un testament, le "Bateau ivre" est pour Rimbaud un passeport vers la voyance.        

Le bateau ivre chanté par Léo FERRE

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