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Louis ARAGON
Christian MALAPLATE | 11 Octobre 2018 08:26

Pour Louis ARAGON, Elsa est ce prénom qui devient synonyme d’amour. Après Le cantique à Elsa, Les yeux d’Elsa, paraissent Elsa (1959), Le fou d’Elsa (1963), il ne m’est Paris que d’Elsa (1964). Poèmes d’amour, de passion, de désespoir, de mélancolie, certes, mais aussi rencontre de la femme et du pays aimés, rencontre de tous les thèmes d’une poésie aux multiples visages. Elsa (1959), parle le désespoir de l’homme amoureux ou la jalousie.

Dans le recueil Le Fou d’Elsa (1963), le temps et les espaces historiques et géographiques, Louis ARAGON les développe en prenant les siècles passés comme légende : L’Espagne musulmane et juive du Moyen-Age, l’Islam et le Judaïsme, la découverte des cultures comme au temps de la Renaissance, la grande période amoureuse, la femme se substituant à l’idée de Dieu, lecture du passé préparant la lecture de l’avenir. Le Fou qui chante une femme future, Elsa, dans Grenade, connaît la prison, la torture, la mort, mais a sans cesse chanté ce futur qui pour nous est passé, Don Juan, Saint-Jean de la Croix, Chateaubriand, l’Elsa du présent. Le fou d’Elsa est une œuvre complexe, méditation lyrique, symphonie où « la femme est l’avenir de l’homme », touchant à la religion, à la philosophie, à l’histoire, à la psychologie somme étonnante ; à ce propos le poète écrit : « Si vous voulez que je comprenne ce qui vient, et non pas seulement l’horreur de ce qui vient, laissez-moi jeter un œil sur ce qui fut. C’est la condition première d’un certain optimisme. »

Louis ARAGON écrivait : « J’appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonnent à la volée les cloches de provocation…

J’appelle poésie cette dénégation du jour, où les mots disent aussi bien le contraire de ce qu’il disent que la proclamation de l’interdit, l’aventure du sens ou du non-sens, ô paroles d’égarement qui êtes l’autre jour, la lumière noire des siècles, les yeux aveuglés d’en avoir tant vu, les oreilles percées à force d’entendre, les bras brisés d’avoir étreint de fureur ou d’amour le fuyant univers des songes, les fantômes du hasard dans leurs linceuls déchirés, l’imaginaire beauté pareille à l’eau pure des sources perdues. » Dans Pablo mon ami, Louis ARAGON dit à Pablo NERUDA :

Nous sommes les gens de la nuit qui portons le soleil en nous

Il nous brûle au profond de l’être

Nous avons marché dans le noir à ne plus sentir nos genoux

Sans atteindre le monde à naître.

Au bord du Pacifique, Pablo NERUDA se retrouve en exil, ainsi commence La complainte de Pablo Neruda.



Louis ARAGON
Christian MALAPLATE | 11 Octobre 2018 08:23

Louis ARAGON aime les mots, dès le début, il les rend déjà tout neufs comme des jouets, il sait qu’avec eux on peut tout faire : on peut les économiser, les faire chanter, les faire se heurter de manière cocasse, les rendre insolents ou précieux, surtout les dépouiller de la ponctuation ou bien les ponctuer par des blancs, extraire des trésors de sensations, les marier, les démystifier, les mettre en majuscules du dimanche et traduire inquiétude, nostalgie ou révolte, en extraire au besoin l’étonnement. Il manie déjà habilement  la chose précieuse. Il sait jouer de la chanson triste, saisir les plus délicates images, user de la trouvaille, varier les rythmes, être charmeur et savant, harmonieux et même romantique.

Le recueil Le mouvement perpétuel composé entre les périodes dada et surréalisme naissant, certains poèmes apparaissent comme des jeux, des exercices. Ce qui frappe c’est ce goût de la musique des mots, ces cadences, ces rythmes, ces sonorités, ces rimes internes. ARAGON dira plus tard : « On voit dans ces poèmes la marque d’une certaine opposition à la poésie qui se faisait parmi nous, à notre mode poétique. »

Louis ARAGON a vécu un véritable drame. Un amour blessé, celui qu’il a connu avec la fascinante Nancy CUNARD, l’amour américain que suit l’amour russe d’Elsa TRIOLET, et dont il parlera dans Le roman inachevé bien plus tard, laisse ses traces dans cette Grande gaieté qui est antiphrase dans son recueil La Grande gaieté paru en 1929. La dérision, le désespoir, la colère, il retourne tout cela contre le poème lui-m^me, n’hésitant pas à prosaïser, bêtifier, se moquant de la chose écrite, et de son lecteur. Sur les ruines de l’amour détruit, sur les ruines d’un monde qui détruit jusqu’à l’amour. Il se révolte contre l’ordre établi : militaires, policiers, certains religieux et ministres. Les gens en place et leurs statues dont il faut piétiner le plâtre ont droit aux invectives  d’ARAGON la colère et règnent un tohu-bohu désespéré, un pessimisme constant. De l’insulte cocasse à l’exacerbation, ces poèmes passent mieux entendus que lus, mais il y a de grandes coulées du cri, d’une étonnante violence, d’une virulence inapaisée. Le cri ici entre dans le poème et l’on voit qu’ARAGON ne sait aimer et souffrir qu’avec démesure.

Sa révolte s’amplifie, trouve ses objets, car revenu d’URSS, il a vu le visage de la révolution. La réalité immédiate, l’arme de manière de plus en plus efficace. C’est Persécuté persécuteur (1931), une bombe  chargée de lyrisme explosif, une force assez rare dans la poésie française dont l’exemple se trouve dans le poème Front rouge qui ouvre le recueil comme une blessure, une œuvre syncopée, haletante, un langage poétique sauvage, outrancier, démesuré qui va lui valoir une inculpation d’incitation à la violence. La politique, les entreprises coloniales, il les combat de toute sa violence avec les armes du surréalisme entrant dans le réel et le bouleversant.

Poèmes les Poètes de Louis ARAGON chanté par Jean FERRAT

ARAGON romancier, poète, journaliste, essayiste, préparait dans le silence son évolution poétique et l’apparition du Crève-cœur (1941), après la drôle de guerre, la débâcle, en temps d’occupation, apparut comme s’inscrivant dans une renaissance poétique française.

On trouve dans le Crève-cœur des poèmes classiques. Ainsi il redécouvre à sa manière ce que tant de poètes n’ont pas quitté, ce qui lui paraît tout neuf et le conduira peu à peu vers ses réussites. En temps de malheur, c’est la renaissance du chant français qui surgit au cœur de l’évènement et on lira Les amants séparés en pensant à la fois aux séparations de la guerre et aux amis politiques arrêtés, mais c’est bien l’amour qui est au premier plan. La poésie est entrée dans l’Histoire. Le peuple va trouver ici le chant de sa souffrance et de ses premiers espoirs avec le murmure premier d’une résistance, la poésie trouvant la nouvelle vocation d’être en plein jour l’expression de la colère interdite, l’art d’exprimer des idées dangereuses avec des mots permis, des mots de tous les jours rassemblés comme les armes de la nuit.

Le recueil Les yeux d’Elsa paru en 1942, contient non seulement quelques-uns des plus beaux poèmes du poète, mais aussi des proses éclairantes : tels que La leçon de Ribérac et Sur une définition de la poésie. L’amour d’Elsa représente la pureté au cœur des ruines, la force de lutter et de s’opposer, l’affirmation de la vie, mais Elsa n’est pas un symbole, elle est l’amour présent, l’amour de la femme qui se lie à l’amour de la patrie. Tout le monde connaît le poème qui donne son titre à l’ensemble, ce chant d’harmonie et de beauté qui se déroule et nous émerveille entre le premier et le dernier quatrain.

Ensuite ARAGON célèbre des Fêtes galantes avec un certain humour ou un franc-parler.  Après ces poèmes suivent des plaintes comme au temps médiéval, avec des sujets cherchés très loin dans l’Histoire et qui font renaître une Renaissance historique appelant à une renaissance française, avec ouverture sur le faible espoir qui va grandir. Ainsi cette poésie de tradition française que d’aucuns croyaient épuisée renaît plus jeune que jamais dans Les yeux d’Elsa, jeune parce que fertilisée par les assouplissements donnés par le surréalisme comme jadis les rhétoriqueurs ont assoupli notre langue. Louis ARAGON dit : « Mon amour n’a qu’un nom c’est la jeune espérance. » et soudain, par ce livre, par ces vers qui sont sur toutes les bouches, la poésie apparaît plus que jamais salvatrice et les hommes seuls de la France blessée voient surgir du passé français ressuscité une immense espoir. La voix ne cessera plus de retentir.

Poème Aimer à perdre la raison de Louis ARAGON chanté par Isabelle AUBRET

Dans le recueil Borcéliande, paru en 1942, Marianne a pris le nom d’Elsa. Le recours au trésor médiéval indiqué dans La leçon de Ribérac se poursuit dans Brocéliande, long poème où , à travers les mythes hérités de Chrétien de Troyes, s’affirme une permanence nationale en temps de censure, et le poème à ses clés (par exemple les évocations des résistants martyrs). La fin du poème débouche même sur une prophétie celle de la libération en août, et qui surviendra bien en août, mais deux ans plus tard.

Le paysan de Paris à la rencontre musée Grévin, ce n’est point étonnant, et c’est en 1943, aux Editions de Minuit qu’ARAGON, devenu François la Colère, publie ce titre, livre qui sera réimprimé en tract, car l’édition en est clandestine. Une édition définitive sortira en 1946. Le poème, en huit parties, alternant alexandrins et octosyllabes, est un cri s’amplifiant sans cesse, un acte de soulèvement, un acte de résistance contra la terreur nazie, la trahison de Vichy, l’asservissement, un appel à la liberté qui sera reconquise. Il faut dire que la France de ce temps fut la France d’ARAGON que durant des années, ces poèmes seront sur toutes les bouches, avant qu’on ne les chante comme Georges BRASSENS avec un des plus nobles et beaux poèmes : il n’y a pas d’amour heureux.

 

Il faut pour bien comprendre situer de tels poèmes rappeler qu’on récitait les poèmes de la résistance dans les maquis, dans les prisons, dans les chambres de torture, dans les camps d’extermination. Leurs copies tombaient aussi des avions alliés, circulaient par les nuits de couvre-feu, se retrouvaient dans les poches des fusillés avant d’être inscrits sur les monuments qui commémorèrent leur sacrifice. Qu’on le veuille ou non, la poésie, c’est aussi ce flot d’armes parachutées, ces messages, ces ultimes compagnons des hommes sacrifiés. L’honneur des poètes. 

Les caravanes de la paix en 1949, ont rappelé à ARAGON les tristes caravanes de l’exode de 1940 et il se veut la mémoire du pays écartelé dans Mes caravanes (1954) et ce sont des poèmes comme L’invention des caravanes, chanson de la caravane d’Oradour, jeu Des relais de la jeunesse, cantate à mille voix, au temps du premier congrès international de la Paix, au temps de la poésie engagée où l’on dédie La patrie en danger à Jacques DUCLOS, où l’on consacre un poème, Il revient au retour de Maurice THOREZ. Poésie de circonstance, poésie de responsable, que complètent des sonnets ou un poème écrit sur la mort de Madame Colette.

Dans Le recueil Les yeux et la mémoire paru en 1954, ARAGON retrouve là les accents proches de ceux du Crève-cœur, des Yeux d’Elsa, de La diane française, même si les thèmes sont différents, les dangers et les espoirs n’étant plus les mêmes. Le poète du bonheur. C’est le bonheur des hommes qui est le but de cette polémique, de cette violence et de cette douceur verbales, comme on a rarement vu dans la littérature française. Et ce poème écrit à la première personne donne un sens plus clair sinon nouveau, à la quête du bonheur. Cet ensemble apparaît comme l’autobiographie poétique d’un homme qui a beaucoup vu et beaucoup participé, du Surréalisme à l’engagement politique et qui se voit dans une perspective d’avenir, passé et présent liés par l’actualité. Ces poèmes objectifs et pensés ont cette particularité de donner à un même sujet des éclairages et des musiques différentes. Louis ARAGON, s’étant fait l’interprète de l’âme publique. Il a beaucoup à dire, et il a choisi l’abondance, la générosité de la parole incessante.

Dans le recueil : Le roman inachevé (1956), Louis ARAGON renoue avec le lyrisme personnel, avec la tendresse, entraînant les mots dans une danse amoureuse. Tout nous dit le réel profond de la vie d’un homme qui se penche à la première personne sur lui-même, revit les moments de la vie en la recomposant dans un roman fleuve qu’animent les eaux tumultueuses de la mémoire qui choisit.

Poème Elsa mon eau vive de Louis ARAGON chanté par Annick CISARUK